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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/785

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selon la remarque de M. Grant Allen, qui a écrit un beau livre sur le sens des couleurs, et de M. James Sully, auquel nous devons des pages intéressantes sur la musique animale, l’œil et l’oreille ont reçu, grâce à la sélection, chez les articulés et les vertébrés supérieurs, une éducation progressive qui était pour ainsi dire l’anticipation de leurs fonctions esthétiques plus hautes.

La seconde espèce de sélection est celle que Darwin a appelée « sélection sexuelle » et qui apparie les couples. Ici, aux avantages de la force interne s’ajoutent peu à peu les avantages de la forme extérieure, qui est le plus souvent la force même devenue viable, la santé éclatant aux yeux, la puissance reproductrice de la race s’annonçant dans la beauté de l’individu. Les centres nerveux de chaque espèce ont été façonnés par l’hérédité, de manière à trouver agréables certaines formes corporelles dont les ancêtres avaient eu l’expérience et qui avaient entraîné un profit ultime pour la race. On sait jusqu’où va la plasticité des centres nerveux que l’hérédité transforme. L’homme, par exemple, a une structure cérébrale spéciale pour la perception et la production du langage, et cette structure innée existe, quoique dormante, même chez les sourds-muets ; de même chaque individu, parmi les animaux d’un ordre élevé, a une structure cérébrale spécialement appropriée à reconnaître ses compagnons ou ses compagnes et à jouir de leur présence. Il y a donc dans le cerveau, selon l’expression de M. Grant Allen, des « formes de perception en blanc, » où l’expérience n’a plus qu’à tracer des caractères, par exemple, le nom de l’être qu’on est destiné à aimer. « Lorsque Miranda tombe amoureuse à première vue de Ferdinand, le seul jeune homme qu’elle ait jamais vu, il semble que le poète a peint avec vérité un fait psychologique naturel et universel. »

Non-seulement le sens de la beauté se perfectionne ainsi par l’hérédité, grâce surtout à la sélection sexuelle, mais la beauté réelle de l’espèce se perfectionne en même temps ; elle fixe en quelque sorte, sous des formes de plus en plus achevées, les choix successifs et les sentimens successifs d’une longue série d’individus qui se sont plu mutuellement et ont propagé leur race. C’est ce que Darwin a merveilleusement mis en lumière. On peut en conclure que les belles formes des animaux sont la preuve visible de leur goût pour la beauté de leur espèce ; nous avons une preuve du goût de la symétrie et des belles courbes dans la queue magnifique de l’oiseau-lyre, dans les cornes gracieusement recourbées de l’antilope ; nous avons une preuve du goût pour la couleur et le lustre dans les plumes du paon, dans les reflets dorés du colibri, dans les ailes du papillon du tropique, dans