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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/780

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contente de briser avec ses dents la quantité de biscuit nécessaire à sa consommation, qui tombe ainsi tout droit d’un moulin naturel sur le liquide fumant, pour revenir après sur ses pas et faire par conséquent deux fois le trajet de la coupe aux lèvres. Ce repas affecte un caractère particulier de sans-façon : il est pris sur le pouce, comme la pâque chez les Hébreux. Les convives s’installent un peu partout, dans un coin du poste, sur un caisson, ou tout bonnement par terre, avec leur tasse de fer battu entre les jambes. On reste pieds nus, en manches et pantalon retroussés, car les nettoyages continueront ensuite, et ceci n’est qu’un intermède dont on profite, au reste, pour discourir dans un langage imagé sur les épisodes de la nuit.

Le cap de la Hève était là tout près quand les exigences essentielles de la propreté se virent satisfaites ; et pendant que les hommes remettaient en ordre les dromes, et les glènes de manœuvres dérangées pour le lavage, tandis que d’autres enlevaient les dernières traces d’humidité sur le pont, avec ces vadrouilles multicolores d’où l’on expulse ensuite l’eau recueillie, par un mouvement particulier de rotation que lui donne une ficelle enroulée sur son manche et qui fait se hérisser comme une chevelure satanique cette toison bigarrée, mon second et moi penchés sur une carte ouverte en plein vent et que nous disputions au revolin de la grand’voile, nous cherchons à reconnaître les bouées qui marquent les bancs et les passes de la rade. Bientôt deux ou trois remorqueurs faisant une randonnée matinale jusque vers l’horizon, pour offrir leurs services aux voiliers survenus depuis la veille, courent sur nous : c’est à qui nous accostera le premier, car les yachts sont des clients avantageux que l’on peut souvent pressurer au moyen de prédictions météorologiques empreintes de pessimisme. En effet, pour l’entrée des ports connue celui du Havre où les bassins ne sont accessibles que pendant certaines heures de la marée, et où l’avant-port assèche complètement avec la basse mer, le remorquage devient indispensable aux voiliers quand la brise est nulle ou contraire, il est prudent lorsque celle-ci paraît incertaine ; et tel navire, qui a voulu épargner cette dépense, risque de demeurer à sec, de faire des avaries en abordant une jetée, ou bien il perd un jour en se voyant obligé au dernier moment de reprendre le large et de mouiller sur rade.

Mais l’Hirondelle, qui marche sous le moindre souille et qui manœuvre avec la précision d’un canot, aidée ce jour-là d’ailleurs par un vent très favorable, remerciant tous ces auxiliaires obséquieux, se contenta de prendre un pilote qui l’accosta devant les passes ; même ce fut uniquement par crainte du brouillard qui