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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/777

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vraie noblesse ne peut germer que dans les combats. Maintenant, un prince du plus haut rang, de la plus guerrière lignée, peut déjà sur un champ de bataille flétrir les atrocités qui l’entourent, par ces retentissantes paroles : « La guerre est pourtant une chose horrible ! et celui qui la décide d’un trait de plume devant sa table ne se doute pas de ce qu’il évoque [1] ! » puis, jusqu’à son dernier jour exalter les gloires pacifiques de l’intelligence, et descendre dans la tombe suivi d’une clameur immense où se confondent les louanges unanimes de toutes les nations fascinées par ce signe manifeste du temps.

Peu après l’arrivée de son équipage à Portsmouth, l’Hirondelle déployait, par une belle matinée d’automne, sa voilure toute neuve, tandis que notre vieux pavillon monégasque, lentement hissé au grand mat, étendait pour la première fois sur cette fille adoptive le symbole tutélaire qui déjà flottait sur la nier aux âges reculés de l’infestation sarrasine ; qui s’allia plus tard aux oriflammes françaises dans maints combats des galères, demeurant toujours droit en présence de l’ennemi, mais qui se courbe aujourd’hui devant le progrès de la pensée ; et qui, pour marquer sa place au premier rang de la civilisation, cherche la plus pure des gloires en planant sur une œuvre de paix, de lumière et de science bienfaisante.

Penchée sous la brise, elle franchit les passes fortifiées de Portsmouth, rangea les frégates d’une escadre mouillée devant l’île de Wight ; puis, bientôt après, courant sur les côtes de France, elle perdit de vue les tours blindées et les grandes mâtures, les bandes indécises vaguement sombres et claires de ces côtes sans relief où disparaissent confondus les villes couvertes d’ardoises, les collines et les bois.

Certes, la jouissance ardente et fiévreuse de ces premières heures, dont la perspective occupait depuis si longtemps mon esprit, devint par la suite une source de satisfactions mieux assises et plus sérieuses ; mais les cordes qui vibrèrent alors ont conservé toute leur puissance, elles résonnent encore maintenant lorsque surviennent ces conjonctures enfantées par la mer qui s’adressent à l’âme du navigateur et l’enivrent de sensations véhémentes.

La nuit vint, froide, bruineuse ; sauf le timonier, qui suivait silencieux les mouvemens du compas dont l’éclairage projetait sur sa figure une lueur intense, et l’homme de veille qui piétinait sur place tout à l’avant du navire et fredonnait une mélopée en

  1. Journal de l’empereur Frédéric III.