Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/768

Cette page n’a pas encore été corrigée


L’affaire s’arrangea, et mon premier acte fut de transformer le nom de Pleiad, rappelant des prémices dont je n’avais point joui, en celui d’Hirondelle, ce qui me donnerait au moins l’apparence d’une première possession et nie rappellerait sans cesse les qualités que j’aime chez l’oiseau voyageur, sympathique et honnête, qui le porte et avec lequel mon imagination se plaisait à identifier le navire de mon choix : résolution aventureuse sous une enveloppe élégante, modeste et fine. Bientôt les projets accumulés dans ma tête prirent des formes plus précises, mais ce fut avec beaucoup de peine que je parvins à leur imposer une marche sensée vers la réalisation.

Que serait-il survenu ensuite, au cas où nulle image élevée, planant sur ces enthousiasmes bien confus, n’aurait imposé quelque tempérament à leur expansion ? Je n’y puis songer sans une peur rétrospective. Mais il arrive souvent que la vie tout entière demeure sous l’influence des premières émotions qui l’ont ébranlée ; aussi, quand l’âme jauge de bonne heure la misère humaine, elle se pénètre surtout de sensations graves, et la vision sévère, qui dès lors se dresse constamment auprès d’elle, agit comme une impérieuse conseillère. Un homme approche de vingt-cinq ans et s’aperçoit que la vie n’a point encore daigné lui tenir ses promesses, que pour lui les rêves se sont transformés en épreuves douloureuses, étendant un voile gris sur le passé, le présent, l’avenir ; il sent la ruine de ses plus légitimes aspirations, et presque vaincu dans la lutte pour l’existence, il verra sombrer bien plus que la fortune de son cœur si la démoralisation surprend son âme et fait de lui une épave qu’elle entraînera de chute en chute jusqu’au plus lâche abandon de soi-même. Mais chez cet homme une volonté s’affirme alors et lui fraie une voie nouvelle ; quoique resserré dans les limites d’un horizon que bornent souvent des menaces, il se raffermit dans la lutte en s’inspirant de cette vérité fortifiante : que les revers, même les moins mérités, frappant la jeunesse, portent en eux une réparation dont l’âge mûr profite, car ils offrent, jusque dans leur cruauté, des leçons fécondes pour les victimes qui peuvent saisir la lumière dont s’accompagne chacun de ces coups du sort. Et, dans la recrudescence des orages, il marche quand même, éclairé par l’auréole sereine qui plane sur les consciences tranquilles, vers le but élevé qu’il impose à sa vie, dédaignant aussi bien les misérables défections que les plus viles attaques.

En vérité, cet homme imprudemment livré aux premières illusions de sa jeunesse trouvait dans l’adversité qui bientôt le réveillait durement, un guide austère dont il cherche aujourd’hui quelque trace dans la profondeur de sa pensée ; de même que le voyageur