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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/717

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naturelle de courtoisie, ou si l’on veut un échange tout simple de politesses entre des souverains allies. Le malheur est que ce voyage en apparence si simple a soulevé aussitôt toute sorte de questions et ne laisse pas d’avoir été marqué par des incidens, par des manifestations qui lui ont donné ou auraient pu lui donner un étrange caractère. Qu’y a-t-il de vrai, par exemple, dans le bruit qui a couru un moment du passage du roi Humbert par Strasbourg dans son voyage de retour en Italie ? Le gouvernement italien s’est hâté, dit-on, de faire déclarer par sa diplomatie que le roi Humbert n’avait jamais eu l’intention d’aller à Strasbourg. D’un autre côté, cependant, il est bien certain que le journal officiel d’Alsace, qui ne dit rien sans autorisation, a annoncé l’arrivée prochaine des deux souverains, que des préparatifs avaient été faits, que le maire de Strasbourg avait déjà rédigé ses proclamations. Il faut bien qu’il y ait eu quelque chose. Le plus vraisemblable est que l’empereur Guillaume aura pu faire la proposition au roi Humbert comme pour donner plus d’éclat à leur intimité, que le roi Humbert surpris n’aura pas osé refuser d’abord, mais que plus tard, à la réflexion, M. de Bismarck, sentant le danger de cette démonstration offensante à l’égard de la France, aura détourné le coup de tête. Ce n’est pas arrivé, cela aurait pu arriver si le chancelier l’eût voulu, et on avouera bien que, si la présence de l’empereur Guillaume à Strasbourg n’a rien d’extraordinaire, la présence à ses côtés du roi qui règne à Milan et à Venise eût été pour le moins un spectacle inattendu ; c’eût été pour le coup la démonstration sensible, criante de la subordination de l’Italie, la réalisation brutale du mot de M. Crispi : « Nous sommes des alliés pour exécuter la volonté des autres ! »

Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que les journaux italiens ont imaginé après coup cette puérile plaisanterie d’attribuer la nouvelle du voyage de Strasbourg à une manœuvre de bourse, à la malveillance française, — car il est bien entendu que, dans tout ce qui arrive, c’est toujours la France qui est la grande coupable. Si le traité de commerce a été dénoncé, c’est la France qui a tout fait ! S’il y a un peu partout, en Autriche comme en Espagne, des congrès catholiques qui gênent M. Crispi par leurs revendications, c’est la France qui a donné le signal ! S’il a été question d’un passage du roi Humbert par Strasbourg, c’est la France qui a tout inventé ! On n’a pas besoin de chercher si loin et de se mettre en frais d’imagination. Le seul fait certain est que l’Italie est la première victime de la situation qui lui a été créée, où tous les bruits s’accréditent aisément parce qu’on sent que tout est possible, où l’on voit bien ce que l’Allemagne peut gagner à compromettre l’Italie, mais où l’on ne voit pas quel avantage a l’Italie à se laisser compromettre. La seule chose évidente, c’est que pour un rêve de grandeur chimérique, pour une alliance onéreuse, les chefs officiels de la politique du Quirinal ont tout sacrifié, les finances, le commerce, les