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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/700

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étrangères. Favorisés comme nous le sommes, il doit peu nous en coûter de rendre justice à nos pères, de confesser nos faiblesses, de reconnaître que les hommes du XVIe siècle, par exemple, étaient plus convaincus que nous, qu’ils savaient pâtir et vouloir, qu’ils avaient l’âme plus forte et plus originale. Le caractère est une marchandise rare aujourd’hui, surtout parmi les politiques ; ceux qui en ont sont pareils à des arbres de haute futaie épargnés par le bûcheron dans une coupe claire. Ce qui nous manque aussi, c’est je ne sais quoi de simple, d’ingénu et d’uni, qui est la marque des grandes époques de l’art. Nous avons tous les talens, tous les genres de mérite : nous n’avons pas l’honnête candeur, la naïveté, secret des beautés inimitables. Nous aimons à nous compliquer, à nous contourner, à nous tordre et à nous détordre, à tourmenter notre parole comme notre pensée.

Ce qui nous manque surtout, c’est le repos, c’est le calme des forts. Nous ne sommes pas seulement des êtres compliqués, nous sommes des agités. Tout nous invite à augmenter notre être, à multiplier, à varier sans cesse nos sensations, à nous donner de nouveaux modes d’existence ; mais nous sentons que si notre désir est infini, notre nature est bornée, que l’étoffe manque, et l’inquiétude nous ronge. Nos machines nous font croire que tout est possible ; mais il faut en revenir, et nous leur reprochons de nous avoir cruellement trompés. Comme nous, certains empereurs romains étaient des névropathes qui ne pouvaient croire à l’impossible et tentaient des aventures. C’était un esprit très inquiet que ce féroce Caracalla, qui n’exerçait des cruautés que pour faire des expériences et se procurer des impressions. Ce grand romancier psychologue se plaisait à étudier des états d’âme. Il poignarda un de ses mignons et fit périr un esclave qu’il aimait pour savoir au juste ce qu’avait éprouvé Alexandre après avoir tué Héphestion, ce qu’avait ressenti Achille après avoir perdu Patrocle. Expérimentateur encore plus hardi. Héliogabale, ce jeune et beau Syrien aux tuniques dorées, aux chaussures étincelantes de pierreries, pensait que pour remplir son sort et l’idée qu’on peut se faire de la vie, il fallait avoir deux sexes et tour à tour se savoir homme et se sentir femme. On le vit jouer le rôle de vénus dans des tableaux vivans ; on le vit plus tard épouser en grande pompe son affranchi Zotime, surnommé désormais le mari de l’empereur.

Ce sont là des cas morbides, monstrueux ; il nous répugne moins de nous reconnaître dans l’empereur Adrien, qui en définitive fut un grand homme. Ce prodigieux dilettante, qui avait un goût égal pour les philosophes, les sages, les musiciens, les savans et les astrologues, essaya tout, le vice et la vertu. Après avoir mené dans les Gaules la vie des camps, mangeant le pain du soldat, couchant sur la dure, il se plongeait dans les délices, et, comme le dit son biographe, il était divers