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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/697

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on ne devenait maître brodeur qu’après-avoir fait une figure d’or nué d’un demi-tiers en carré, ni maître chapelier qu’après avoir fabriqué un chapeau frisé d’une livre de mère-laine cardée, teint et garni de velours, et que les imprimeurs étaient tenus « d’être congrus en langue latine et de savoir lire le grec. « Souvent les chefs-d’œuvre étaient des travaux si compliqués qu’ils exigeaient une année entière d’opiniâtre labeur. Faciles ou difficiles, on ne devait compter que sur soi-même pour en venir à bout. Le clerc du bureau prêtait serment de ne donner aucun avis au candidat, de ne laisser entrer personne dans la pièce où il travaillait ; on entendait le laisser à ses propres inspirations.

Autrefois l’ouvrier était tenu d’avoir de l’industrie et de l’invention : aujourd’hui, des animaux étranges, bâtis en fer ou en acier, se chargent d’inventer pour lui. Quand on parcourt au Champ de Mars la merveilleuse galerie des machines, quand on se promène parmi ces monstres apprivoisés qui, grondant, hurlant, sifflant et crachant, accomplissent, avec une violence méthodique des ouvrages d’exactitude et de précision, quand on passe en revue toutes ces forces sauvages qui se sont mises sous notre discipline et, bon gré mal gré, ont appris à obéir, on éprouve pour elles un superstitieux respect et on admire les hommes de génie qui les ont inventées. Mais l’ouvrier qui les emploie est à leur service, et serviteur d’une machine, il devient un peu machine lui-même. Il doit faire toujours la même chose, se répéter sans cesse, mettre son honneur à tirer cent mille copies parfaitement identiques d’un modèle qu’il n’a pas inventé. Les machines sont des êtres impersonnels, qui condamnent à l’impersonnalité quiconque travaille par elles ou pour elles.

Si vous voulez trouver un ouvrier artiste, rendez-vous auprès de ce tisserand algérien qui fabrique un tapis dont le patron est dans sa tête. Une foule attentive se presse autour de lui, et sans qu’il y paraisse, il a le cœur gonflé de joie : si le bonheur de l’Arabe est d’être regardé, sa diplomatie naturelle, qui est celle des chats, lui commande de cacher ses bonheurs et de feindre l’indifférence. Je ne sais si ce tisserand est aussi habile que tel de ses confrères. Quoi que vaille son tapis, vous êtes sûrs d’y découvrir des irrégularités qui vous choqueront, pour peu que vous ayez l’esprit rectiligne et symétrique. Mais gardez-vous de les imputer à sa nonchalance, à ses distractions, à ses oublis ; croyez que ses négligences sont volontaires, qu’il se permet d’avoir des caprices. C’est sa façon de signer et de dire : C’est moi. Il en est des tapis d’Afrique ou d’Orient comme des feuilles des arbres ; impossible d’en trouver deux qui se ressemblent de tout point. Le seul travail qu’on puisse aimer est celui qu’on marque à son chiffre, et lus douceurs de la paternité sont un sentiment qui tend à disparaître de l’industrie. Si vous découvrez jamais une machine pour procréer les