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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/695

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quiconque doutait de certains miracles risquait d’être cuit en place publique et où l’on traduisait, à l’usage du dauphin, les Tusculanes et Lucrèce.

Voilà de vraies contradictions, et pour la plupart celles que nous reproche l’auteur anonyme n’en sont pas. Il n’est pas contradictoire que des peuples riches, industrieux et naturellement pacifiques, entretiennent à grands frais de nombreuses armées pour mettre leurs frontières hors d’insulte ; plus on possède, plus il convient de prévoir les accidens, et Darwin a démontré que la lutte à outrance est la loi de nature. Il n’est pas contradictoire que, dans le siècle des machines, on travaille avec le même succès à perfectionner les arts de la paix et les arts de la guerre. Les machines sont des êtres impassibles, elles n’ont ni cœur ni entrailles ; absolument indifférentes à ce qu’elles font, elles se prêtent à tous les usages : il ne leur chaut guère qu’on les emploie à fabriquer une paire de bas, un vêtement, une charrue ou un canon et une torpille. Il n’est pas contradictoire que des chênes qui commencent à bourgeonner, à verdir, conservent quelque temps encore leurs feuilles jaunes et ne soient pas impatiens de s’en défaire. Les feuilles jaunes ont leur divine beauté, et il est bon de respecter les vieilles choses ; tôt ou tard les nouveautés que nous prônons seront des vieilleries. Enfin il n’est pas contradictoire que des hommes qui font grand cas de la science hésitent pourtant à enseigner aux petits enfans. qui n’y comprendraient rien, les lois de la concurrence vitale et de la sélection sexuelle. Il faut donner le fait aux âmes naissantes et réserver le pain pour les forts. On préparerait un triste siècle, aussi infécond que morose, si on chassait des écoles les contes et les fables, et la science s’en trouverait mal. Voulez-vous tuer l’esprit de découverte, tuez l’imagination. Il en a fallu autant pour inventer la vis sans fin et les moufles que pour composer la plus belle des épopées, et Archimède en avait encore plus que son contemporain Théocrite.

Assurément nous avons nos contradictions, et si les conférenciers du XXXe siècle s’amusent à les rechercher, ils ne manqueront pas d’en découvrir quelques-unes que l’auteur anonyme n’a point signalées. Ils constateront avec surprise que le siècle des machines offrait aux hommes une foule de ressources contre l’ennui, de nombreux moyens de tromper leurs soucis, de sortir d’eux-mêmes, tous les divertissemens qui font oublier les misères, et que cependant ils avaient une disposition marquée à la mélancolie, au pessimisme, que leur philosophie comme leurs romans en faisaient foi. Les psychologues du XXXe siècle en chercheront la raison et la trouveront aisément.

Ils seront encore plus surpris de voir que l’âge des machines avait plus de penchant que tout autre à exalter la personne humaine, et qu’à son insu et dans les meilleures intentions du monde, il travaillait à la diminuer. Notre époque aura eu la gloire de mettre dans la loi plus de