Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/693

Cette page n’a pas encore été corrigée


ce qui nous manque, à nous défier de nos flatteurs et des fabricans de cantates, qui matin et soir accordent leur lyre ou leur guitare pour célébrer les merveilles de l’âge des machines.

C’est une chose très complexe que la civilisation, et on conçoit sans peine qu’elle puisse progresser à certains égards et, à d’autres, rester stationnaire ou reculer : « Bénissons, dit M. Harrison, la vapeur, l’électricité, le gaz, les railways, les télégraphes et tout ce qu’inventa notre siècle pour rendre la vie plus douce et plus commode. Mais c’est une question de savoir si nos inventions sont un bien pur de tout mélange. » Comme il le remarque, nous pouvons désormais parcourir en cinq jours 4,000 milles anglais, et trois heures suffisent à un journal de Londres pour reproduire mot à mot le message que vient de prononcer le président des États-Unis. Nos machines confectionnent 10,000 chemises dans le temps qu’il fallait jadis pour en fabriquer une, et telle lampe électrique donne plus de lumière qu’un millier de chandelles. Une servante peut avoir son portrait pour six pence, et ce portrait sera plus ressemblant que ne l’était celui d’une lady d’autrefois, qui l’avait payé soixante livres. M. Harrison n’a garde de médire de nos machines, il leur sait gré de tous les services ingénieux qu’elles nous rendent, de tous les plaisirs qu’elles nous procurent ; mais après les avoir louées, honorées comme il convient, il songe à la vie qu’on mène dans les manufactures et dans les mines, aux tristesses des villes noires, aux femmes qui s’étiolent et aux enfans qui meurent, aux lourdes servitudes qui pèsent sur nos ouvriers, et il se prend à douter qu’ils soient aussi heureux que ceux du XIIIe siècle, qui se plaignaient de ne l’être pas.

Il pense aussi que les laboratoires de nos chimistes, de nos physiciens, de nos physiologistes sont, à ceux des Harvey, des Priestley, des Lavoisier, ce qu’est l’armure d’un cuirassé à celle d’une jonque chinoise. Mais il se demande s’il suffit d’être bien outillé pour avoir du génie, si les progrès de la science correspondront toujours à l’immensité des ressources dont elle dispose, si le XXe siècle aura ses Copernic et ses Newton, ses Descartes et ses Leibniz, ses Laplace et ses Lagrange. Il pense enfin que tant vaut l’homme, tant vaut la civilisation, et il se demande si la plante humaine est aujourd’hui d’une plus belle venue qu’autrefois, si nous faisons dans le monde une plus fière figure que nos ancêtres, si un Anglais est un être plus noble, plus généreux, plus respectable que son grand-père, parce qu’il a la joie d’entendre à Londres les paroles qu’un homme prononce à New-York.

L’auteur anonyme méprise profondément le passé. M. Harrison ne méprise rien ni personne. Il fait sa part à tout l’univers ; il n’exalte pas les uns aux dépens des autres ; fervent disciple de Comte, il croit au progrès continu, mais il croit aussi au système des compensations.