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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/685

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Si c’est en effet, comme il en faut bien convenir avec lui, la pensée qui nous fait hommes, nous ne sommes pas pourtant de purs esprits, mais nous sommes liés à notre corps, et notre « animalité, » — qui ne peut s’en distinguer que par un effort d’abstraction, — ne se sépare pas de notre « humanité. » La représentation des parties inférieures de la nature humaine, et la peinture même du tumulte, du trouble, ou de la folie des sens, ne saurait donc être interdite à l’art qu’autant qu’il s’y mêle, comme chez quelques-uns de nos « naturalistes » contemporains, une évidente intention de simplifier l’art en mutilant la nature, — d’une autre manière que Boileau, mais non moins arbitraire, quoique inverse, et, d’ailleurs, beaucoup plus dangereuse. Puisque les instincts, puisque les appétits, puisque ces lointaines et obscures impulsions, dont nous pouvons bien arrêter les effets, mais dont l’existence en nous ne dépend pas de nous, ont leur rôle dans la vie, il faut qu’elles aient leur place dans l’art, et nous n’avons pas le droit d’affecter de les ignorer, puisque nous n’avons pas la puissance de les empêcher d’être. C’est ce que Boileau n’a pas su. Et, sans doute, en un certain sens, par l’élimination systématique de tout ce qu’il y a d’inférieur en nous, c’est ce qui fait la noblesse de sa doctrine, c’est ce qui en fait la moralité, mais c’est aussi ce qui en fait l’étroitesse.

Le manque de sensibilité en fait la sécheresse. Non pas que notre sensibilité doive seule ni surtout nous conduire. Variable comme elle est, d’un homme à un autre homme, et de nous-mêmes à nous-mêmes, capricieuse, inégale, maîtresse d’erreur et d’injustice, assurément, s’il est une faculté dont nous devions nous défier, c’est tout ce qui s’enveloppe de confus sous ce nom commode et équivoque de sensibilité. Les Jean-Jacques et les Diderot, dans le siècle suivant, se chargeront d’en donner la preuve, dépendant, nous ne pouvons pas faire qu’étant le principe ou la source de l’émotion, la sensibilité ne le soit aussi de quelques-uns les plaisirs les plus vifs que nous demandions à l’art, comme elle est l’âme en même temps de quelques-uns de ces chefs-d’œuvre auxquels Boileau n’a pas mesuré la louange, mais dont on se demande, — avec un peu d’inquiétude pour lui, — s’il a bien senti tout le prix. Je veux parler des tragédies de son ami Racine, d’Andromaque, de Bérénice, de Bajazet, de Phèdre. Oui, sans doute, il a dit dans son Art poétique,

Que de l’amour la sensible peinture
Est pour aller au cœur la route la plus sûre ;

mais il disait en revanche, dans la conversation, « que l’amour est un caractère affecté à la comédie, parce qu’au fond il n’y a rien de ni