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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/680

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elle, et elle seule, qui nous distingue de tous les autres êtres ; non la sensibilité, qui peut se trouver aussi vive, plus vive même en eux, ni l’instinct, qui est toujours plus sûr ? Aimons donc la raison. Opposons la fixité de ses enseignemens à la mobilité des impulsions des sens ou des rêves de l’imagination. Entendons que c’est elle qui nous fait contemporains d’Auguste ou de Périclès, elle qui nous rend concitoyens d’un homme jaune ou d’un homme noir, puisqu’enfin, tout ayant changé depuis dix-huit cents ans, et rien n’étant le même à deux ou trois mille lieues de nous, nous n’avons qu’elle de commun avec eux. Et, dans tous nos écrits, convenons enfin que c’est elle qu’il faut réaliser, si nous ne voulons pas que, participant de la fragilité des circonstances, ils ne périssent eux-mêmes avec l’occasion qui les a vus naître.

On peut, si l’on le veut, reconnaître et noter ici, dans la doctrine de Boileau, l’influence des leçons de Descartes, mais en prenant garde pourtant de ne rien exagérer, et que, si l’on retranchait le cartésianisme de l’histoire littéraire du XVIIe siècle, il n’y a pas un vers des Epîtres ou de l’Art poétique qui ne subsistât tout entier. C’est qu’avant de l’être de Descartes, Boileau est le disciple déclaré des anciens ; et ce que l’on veut qu’il ait emprunté à l’auteur du Discours de la Méthode, il le doit à la Poétique d’Aristote, ou à l’Épître aux Pisons. Je ne puis du moins expliquer autrement que les préceptes les plus généraux de son Art poétique, — sur les bornes de l’imitation, par exemple, ou sur l’autorité de la raison, — se trouvent déjà dans celui de Vauquelin de la Fresnaye, qui écrivait plus de trente ans avant que Descartes eût paru ? Boileau ne paraît pas avoir connu le poème de son prédécesseur. Mais tous les deux, à soixante-quinze ans de distance, ils sont allés puiser aux mêmes sources. En quoi d’ailleurs, beaucoup moins révolutionnaire qu’il ne croyait l’être lui-même, Boileau continuait la tradition de Ronsard et de la Pléiade, purgée seulement de ce que l’italianisme y avait mêlé de préciosité, l’alexandrinisme de pédanterie, et ainsi ramenée à sa pureté première.

L’imitation des anciens n’a pas en effet beaucoup moins d’importance à ses yeux que celle même de la nature, et ce n’est pas lui qui dirait avec Molière : « Les anciens sont les anciens, et nous sommes les gens de maintenant. » Ce langage est celui d’un auteur comique, dont la grande règle est de plaire, acteur lui-même et directeur de troupe, qui ne saurait jamais, en cette qualité, se détacher entièrement de la considération de la recette : il faut vivre, et faire vivre les siens. Mais Boileau, qui voit certes moins loin et moins profondément que Molière, vise plus haut. Puisque nous ne