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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/624

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principalement sur l’effet de quelques vers qui se détachent comme en relief et dont il charge la couleur. Pour qui se souvient d’Eschyle, ce n’est pas assez.

Il ne faut pas demander l’impossible. J’ai déjà eu soin de le remarquer, il y avait toute une partie qu’il n’était au pouvoir de personne de transporter dans notre théâtre ; c’est la partie lyrique, laquelle comprend les chœurs et des scènes très importantes. Or on sait quelle place elle occupe dans Eschyle. Par exemple, le chœur de plus de deux cents vers qui succède au monologue du veilleur dans Agamemnon forme à lui seul un grand poème dont les rythmes et les mouvemens variés représentent, sous les plus vives images, cet ensemble de faits, de sentimens, d’émotions, de lois, qui constitue tout le drame. Par cette belle introduction, dont la marche est si libre en apparence, le drame, avec son sens et sa nature propre, prend pleine ; possession des spectateurs. Ni chez Eschyle, ni même chez Sophocle et chez Euripide, les parties lyriques ne se prêtent aux imitations modernes. Les imitateurs font ce qu’ils peuvent. Alexandre Dumas avait adopté pour les deux premiers actes de son Orestie un système de quatrains qu’il faisait débiter à un premier vieillard ou à une première jeune fille, quand il voulait reproduire quelque chose des chœurs antiques : il s’en fallait de beaucoup que ces reproductions fussent exactes ou suffisantes. Jules Lacroix a tout traduit dans Œdipe-Roi ; il s’est étudié à varier les rythmes, il a conservé les divisions en strophes et en antistrophes, et partagé la récitation entre deux jeunes filles et le coryphée : l’effet n’est pas nul, mais reste médiocre, et l’on a dû supprimer à la représentation une bonne partie de ces intermèdes. M. Leconte de Lisle fait franchement le sacrifice de ce qui ne pouvait que trop imparfaitement se garder. Il y a bien dans les deux parties des Erinnyes un chœur de vieillards et un chœur de choéphores ; mais ils ne disent rien. Deux hommes, affublés des noms de Thaltybios et d’Eurybatès, deux esclaves troyennes, Kallirhoé et Isména, sont chargés de conserver ce qui paraît le plus utile à l’impression dramatique ; ces personnages cumulent, en les réduisant beaucoup, les fonctions du chœur et du coryphée antiques.

La singularité du langage des deux hommes dans le dialogue qui ouvre la pièce, et ces allures de « spectres, » disent-ils eux-mêmes, auxquelles les ont réduits, paraît-il, dix années d’attente, ne réussissent pas à masquer l’indigence du fond, ni à dissiper une impression de froideur. La recherche et la pompe continuelles de l’expression aideraient plutôt à la produire par une sorte de monotonie assez fatigante. On serait tenté de se demander si plus tard,