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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/620

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vue une sentence d’acquittement après l’expiation, il était libre d’éloigner du parricide toute sympathie et devait même, dans un intérêt dramatique, insister, en terminant, sur les effets de terreur. Il y a du vrai dans ce raisonnement ; mais consultons d’abord que par là le modèle grec est profondément modifié. Ensuite est-il certain que l’intérêt dramatique gagne à ce changement ? La puissance dramatique d’Eschyle a sa source principale dans la force avec laquelle il exprime l’action mystérieuse du destin, qui pèse sur l’humanité coupable et souffrante. Sans doute l’importance de l’homme, victime de cette oppression, en est diminuée ; on grande partie passif, son rôle ne comporte les complications ni dans l’activité extérieure ni dans la vie morale ; mais cependant l’homme reste humain, et il existe réellement : sans cela il n’y aurait pas d’émotion. Certains traits font apercevoir, dans une lumière vive et rapide, le fond de l’âme des principaux personnages ; du milieu d’actes ou de situations qui épouvantent, s’échappent par momens des cris de nature où se dégage un sentiment de vérité humaine, qui attendrissent et touchent profondément ; et c’est ainsi que se trouvent réunies les deux émotions essentielles de la tragédie grecque, celles que le dithyrambe lui avait transmises, et dont elle vécut, la terreur et la pitié. Leur union, consacrée par Eschyle, fut aussi plus complètement réalisée par lui que par aucun de ses successeurs.

La suppression de ces échappées sur la vie réelle ne pourra donc manquer d’entraîner une diminution du pathétique. Si les personnages ne sont, plus que des composés arbitraires de passions violentes et de mouvemens furieux, s’ils paraissent complètement en dehors de l’humanité, ils nous toucheront bien moins ; et même ils nous fatigueront, car nous ne supporterons facilement ni l’affectation perpétuelle de leur attitude ni cette tension sans trêve à laquelle ils nous condamneront en même temps qu’eux-mêmes. Personne, ni M. Leconte de Lisle lui-même ni aucun autre, n’égalera jamais la sombre richesse d’Eschyle dans l’expression de la terreur et de la tristesse. Indépendamment de sa puissante imagination, cela tient à des causes dont plusieurs échappent à l’imitation moderne, comme les ressources particulières de la poésie lyrique en Grèce, ou l’influence de certaines mœurs, par exemple de ces douleurs orientales, insatiables de larmes et de lamentations. Mais il y a au moins une cause de l’effet produit par le poète grec, qui est parfaitement à notre portée : je veux parler de ces détentes et de ces repos qu’il a soin de ménager et grâce auxquels les spectateurs respirent et renouvellent leur faculté d’émotion. Il y en a partout dans ce que nous possédons de son œuvre, même