Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/617

Cette page n’a pas encore été corrigée


mais la tragédie originale y est diminuée par des suppressions considérables. Ces suppressions étaient forcées. Où sont aujourd’hui les spectateurs qui accepteraient, surtout au dénoûment, ces longues scènes de débat entre les Érinnyes et leurs adversaires ? Seulement, il fallait qu’il en restât quelque chose, si l’on ne voulait pas atteindre et même détruire la pensée la plus essentielle de l’œuvre antique. Ici le poète français se sépare complètement du poète grec ; il substitue sa manière d’entendre le drame à celle d’Eschyle.

Celui-ci avait conçu la terrible légende des Pélopides comme le type de l’établissement douloureux des lois qui régissent la destinée humaine. Tous ces crimes plus ou moins involontaires qui s’engendraient l’un l’autre, cette série d’horribles et sanglantes expiations, aboutissaient à un ordre plus clément. Les Erinnyes, ministres de vengeance, devenaient les Euménides, déesses bienveillantes de la fertilité du sol, de la concorde et de la prospérité dans la famille et dans l’état. Elles consentaient elles-mêmes à cette transformation, cédant à la douce et ferme influence d’Athéné, la divinité olympienne de la sérénité. Cette pensée, qui était celle d’un Athénien, et surtout celle d’Eschyle, M. Leconte de Lisle n’en veut pas ; chez lui, il n’est pas question des Euménides ; les deux parties de sa pièce ont pour titre commun les Érinnyes : c’est dire qu’il ne vise qu’aux effets d’horreur. Là, en effet, paraît être le principal de son système et de sa façon d’entendre Eschyle. Pour lui comme pour Victor Hugo, Eschyle se résume dans le mot de monstruosité. A y regarder de près, la monstruosité d’Eschyle est très différente de celle qui lui est prêtée par l’auteur des Érinnyes.

Les Érinnyes elles-mêmes produisaient un effet beaucoup plus grand dans la pièce antique. Les raisons de ce fait tiennent en partie à la constitution matérielle et aux ressources particulières du théâtre grec. Le poète français n’avait à sa disposition ni le vaste développement d’un édifice à ciel ouvert, ni les combinaisons de la chorégraphie athénienne, ni la variété de ce système poétique et musical que nous désignons par le terme impropre de poésie lyrique. De cela il n’est nullement responsable ; mais on peut se demander pourquoi c’est précisément le côté matériel du spectacle, le plus rebelle à l’imitation moderne, qu’il s’est attaché exclusivement à reproduire, tandis qu’il négligeait les parties plus hautes de l’imagination, la pensée et l’art, qui sont encore plus remarquables chez Eschyle. Il s’était conservé dans l’antiquité une tradition bien connue sur la terreur produite au théâtre par la vue des Erinnyres cherchant leur victime échappée. M. Leconte de Lisle nous montre comme il peut leur apparition et leurs transports ;