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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/471

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C’est déjà presque une merveille que cette Exposition universelle ait triomphé de tout ce qui pouvait la ruiner d’avance ou lui préparer un fastueux échec. La date elle-même, toute naturelle pour nous sans doute, ne semblait pas heureusement choisie pour les convenances internationales. Il y avait une sorte de gageure, dans cette coïncidence de l’anniversaire d’une révolution qui a si profondément ébranlé les trônes, remué l’Europe, et d’une Exposition conviant tous les États, tous les gouvernemens au grand rendez-vous du Champ de Mars. C’était donner un prétexte trop facile à toutes les mauvaises volontés. On pouvait bien penser que la plupart des monarchies européennes refuseraient de prendre une part officielle à une Exposition commémorative d’une révolution, et que tous les ennemis avérés ou déguisés de la France se hâteraient de réveiller toutes les suspicions, toutes les susceptibilités contre la nation qu’ils appellent la grande perturbatrice du monde. C’était aisé à prévoir ; c’eût été peut-être aisé à conjurer avec un peu de paix intérieure, avec une certaine stabilité des institutions, avec des affaires assez sagement conduites pour désarmer les défiances. Malheureusement, depuis que cette idée d’une Exposition universelle coïncidant avec le Centenaire s’est produite, la politique est allée au hasard. Il y a eu pour le moins cinq ou six ministères ; il y a eu une crise présidentielle, des incohérences parlementaires, les désorganisations radicales, les agitations dictatoriales. Il n’y a pas eu seulement ces luttes intérieures des partis jouant sans prévoyance et sans profit avec la paix civile, avec les institutions, avec la dignité morale du pays, il y a eu des instans où la guerre extérieure a paru près d’éclater : si bien que plus d’une fois on a pu se demander ce qui en serait de cette Exposition si pompeusement promise !

Tandis que tout s’agitait dans les sphères politiques, cependant, l’œuvre marchait sans interruption et sans bruit. Une population d’ouvriers poursuivait son immense tâche sous la conduite d’une légion d’ingénieurs et d’architectes habiles, dirigés eux-mêmes par l’énergique et fertile activité de M. Alphand. On ne se demandait pas qui était au pouvoir, M. Goblet, M. Floquet ou M. Tirard, s’il y aurait dissolution ou revision, — le moment était bien choisi ! — ce qui en serait du général Boulanger et de ses ambitions ou de ses intrigues. On allait toujours sur la foi de la fortune de la France ; on forgeait et on tordait le fer, on traçait des jardins, on élevait des palais, on préparait la place hospitalière promise aux nations étrangères. On ne s’est pas arrêté un instant, — et au jour fixé, sans un retard d’une heure, d’une minute, l’Exposition a pu être inaugurée ! Que les agitateurs de la politique ne se hâtent pas de triompher : ce n’est pas leur ouvrage. Ce sont les gens de labeur et d’industrie qui ont réparé leurs fautes, qui par leur activité et leur zèle intelligent ont su inspirer aux étrangers la confiance que les maîtres des ministères et du parlement n’inspi-