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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/827

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La liberté non plus ne saurait être la solution universelle et topique. Elle ne constitue ni une affirmation ni une négation, et ne fait qu’ouvrir la porte au libre choix entre les contradictoires. Le principe du « laisser faire, laisser passer » a produit cette conséquence facile à prévoir que la liberté absolue du plus fort amène l’oppression du faible. Voilà le dilemme libéral. Comment s’en tirer ? Puis le mal et la maladie ont le fâcheux privilège d’être contagieux ; le bien et la santé ne le sont pas. Goethe, tout olympien qu’il était, disait couramment qu’une pomme pourrie suffit à gâter cent pommes saines, tandis que jamais cent pommes saines n’ont assaini une seule pomme gâtée. Aimer la liberté pour elle-même est un noble sentiment qui ne fait pas marcher les affaires en ce monde. Quoiqu’elle soit le premier des trésors, tout dépend de l’usage que l’on en fait ; elle « sert à tout et ne suffit à rien. » C’est notre drapeau, mais il va où on le porte ; et qui choisira le porte-drapeau ? La liberté, pour se protéger et durer, ne doit-elle pas créer une autorité qui la défende d’elle-même et des autres ?

Si du moins on pouvait gouverner par les intérêts et pour eux, ce serait un terrain solide en dehors des abstractions, des utopies, des passions, ou des préjugés. Par malheur, les intérêts sont contradictoires aussi. Quel moyen de se reconnaître et de se décider au milieu du chaos de ces rivalités et de ces antagonismes sans nombre, plus ou moins justifiés tous à divers titres et singulièrement exigeans ?

Restent la force et la corruption. Le despotisme ne saurait être en discussion ici comme procédé de gouvernement. La corruption politique à l’américaine est donc, au dire des politiciens experts, la dernière ressource de la démocratie, le seul expédient qui donne des résultats risqués, mais pratiques.

Le travail initial indispensable est de grouper des adhérais autour d’une question choisie le mieux possible, puis de designer les candidats du parti. Une fois le contingent formé, la seconde opération consiste à le lancer hardiment contre le parti opposé. Cette double tache s’accomplit sous la direction des comités supérieurs, grâce à l’activité personnelle des courtiers électoraux et des boss de toute catégorie. L’arme efficace des uns et des autres est la corruption sous ses formes variées, tentations, promesses, intimidations, marchandages, méthodiquement employés sur une vaste échelle.

Sans ces procédés de concentration des cupidités et des opinions éparses, rien de régulier ne pourrait sortir de la confusion des suffrages ; les innombrables électeurs ne seraient qu’une cohue. Il faut avant tout les attirer, les réunir et les encadrer. Le cadre ne peut