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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/803

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I

Aux États-Unis, comme ailleurs, il y a ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. L’exhibition républicaine, l’agitation populaire, la mise en scène électorale, les manœuvres des partis, la corruption politique, saillent aux yeux et bourdonnent aux oreilles. Il faut une observation attentive pour discerner l’esprit conservateur anonyme qui inspire plus ou moins la nation, et la ramène de ses écarts momentanés par quelque détour ingénieux, dette heureuse influence, résultant de l’expérience et d’une certaine rectitude de jugement, a perdu ou gagné du terrain selon les époques et les circonstances. Elle est restée jusqu’ici la vraie force morale de la démocratie américaine et la cause essentielle de ses succès.

Pendant trois ou quatre générations, les Etats-Unis ont donné le spectacle très intéressant et très particulier d’un grand pays de droite, interprétant et pratiquant des institutions de gauche, s’il est permis d’employer ici, dans l’acception toute française, ces deux termes un peu vagues, qui offrent l’avantage d’indiquer sommairement deux tendances opposées, abstraction faite du détail. Les deux partis traditionnels, qui ont tour à tour exercé le pouvoir en Amérique, sont marqués l’un et l’autre du cachet conservateur. C’est que leur formation même présente un phénomène caractéristique. En effet, presque partout ailleurs le peuple se divise en sections horizontales. La couche supérieure, c’est-à-dire les classes riches et éclairées, composent le parti conservateur, tandis que la population pauvre et ignorante des couches profondes constitue le parti destructeur et subversif. L’Amérique, au contraire, est partagée verticalement en deux partis, qui vont chacun du sommet au tréfonds de la nation, et qui comprennent toutes les classes ou catégories sociales. Assurément l’un comme l’autre a sa minorité, ses enfans terribles et sa queue. Mais, grâce à la discipline rigoureuse imposée et subie dans les deux camps adverses. ce sont les chefs désignés naturellement par leurs situations individuelles qui circonscrivent les programmes sur une question précise et dirigent les mouvemens de leur corps d’armée politique suivant la ligne convenue, sans lui permettre de se laisser entraîner par les excitations d’une minorité impatiente ou de disséminer ses forces sur une foule de difficultés à la fois.

Dans les luttes bruyantes du scrutin, les grands propriétaires, les industriels et les financiers de haute volée, la bourgeoisie riche, les capacités reconnues s’effacent personnellement d’ordinaire et