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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/739

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non-seulement à exercer l’emploi, mais à s’en contenter, à ne pas prétendre au-delà, à ne pas regarder en haut avec regret et avec envie, à se trouver bien dans son monde, à sentir qu’ailleurs il serait dépaysé et gêné.

Ainsi circonscrite et resserrée, la vie était alors plus agréable qu’aujourd’hui ; les âmes, moins troublées et moins tendues, moins fatiguées et moins endolories, étaient plus saines. Exempt de nos préoccupations modernes, le Français suivait ses instincts aimables et sociables, du côté de l’insouciance et de l’enjouement, grâce à son talent naturel pour s’amuser en amusant les autres, pour jouir d’eux et de soi-même en compagnie et sans arrière-pensée, par un commerce aisé d’égards et de prévenances, avec des rires ou des sourires, dans un courant continu de verve, de belle humeur et de gaieté[1]. Probablement, si la Révolution n’était pas intervenue, les grands parvenus de la Révolution et de l’Empire se seraient soumis, comme leurs devanciers, aux nécessités ambiantes et accommodés sans trop de peine à la discipline du régime établi. Cambacérès, qui avait succédé à son père en qualité de conseiller à la cour de Montpellier, se serait trouvé à son tour premier président ; cependant, il aurait écrit de savans traités de jurisprudence, et inventé quelque merveilleux pâté de becfigues ; Lebrun, ancien collaborateur de Maupeou, fût devenu à Paris conseiller à la cour des aides ou premier-commis aux finances ; il aurait eu un salon philosophique, avec des femmes du monde et des lettrés polis, pour applaudir ses traductions élégantes et fausses. Parmi les

  1. Voir les recueils de chansons antérieures à la Révolution, notamment les chansons militaires : Malgré la bataille. Dans les gardes françaises, etc. — Au temps de la Restauration, les chansons pastorales ou galantes de Florian, de Boufflers et de Berquin étaient encore chantées dans les familles bourgeoises, et chacun, jeune ou vieux, homme ou femme, chantait la sienne au dessert. — Ce fond de gaîté, de légèreté, de gentillesse a persisté à travers toute la Révolution et tout l’empire. (Travels through the south of France 1807 and 1808, p. 132, par le lieutenant-colonel Pinkney, citoyen des États-Unis.) « Je dois dire une fois pour toutes, que les manières décrites par Marmontel sont fondées sur la nature. » Il cite quantité de petits faits à l’appui, et constate, dans toutes les classes, la politesse innée, l’esprit communicatif et bienveillant, la grâce souriante, l’art d’être heureux et de rendre heureux les autres, ne fût-ce que pour trois minutes et en passant. — Même impression si l’on compare les estampes, dessins de modes, petits sujets, caricatures de cette période et de l’époque présente. Le ton haineux ne commence qu’avec Béranger ; encore ses premières chansons (le Roi d’Yvetot, le Sénateur) ont-elles le tour, l’accent, la malice ingénieuse et non venimeuse de l’ancienne chanson. Aujourd’hui, dans la petite bourgeoisie, dans les cercles de commis ou d’étudians, ou ne chante plus, et, avec la chanson, nous avons vu disparaître les autres traits qui frappaient les étrangers, la galanterie, le badinage, le parti-pris de considérer la vie comme une série de quarts d’heure, dont chacun peut être séparé des autres, se suffire et devenir agréable, agréable à celui qui parle et à celui ou à celle qui écoute.