Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/733

Cette page n’a pas encore été corrigée


proclamé et jugé par l’État ; car, par son ingérence, ils sont tous compris, enserrés et retenus dans son enclos ; point d’autre champ de course ; par contre, dans l’enclos, les carrières, dessinées et jalonnées d’avance, appellent les coureurs : le gouvernement a disposé et aplani le terrain, posé des compartimens, distingué et préparé des lices rectilignes qui convergent au terme ; c’est là qu’il siège, unique arbitre du concours, et il étale aux yeux des concurrens les innombrables prix qu’il leur propose. — Ces prix sont ses emplois, tous les emplois de l’État, politiques, militaires, ecclésiastiques, judiciaires, administratifs, universitaires, tous les titres, honneurs et dignités dont il dispose, tous les grades, depuis le dernier jusqu’au premier de sa hiérarchie, depuis celui de caporal, régent de collège, conseiller municipal, surnuméraire de bureau, curé desservant, jusqu’à celui de sénateur, maréchal de France, grand maître de l’université, cardinal, ministre d’Etat. Selon que la place est plus ou moins haute, elle confère à son possesseur une part plus ou moins grande des biens que tous les hommes désirent et recherchent, argent, autorité, patronage, influence, considération, importance, prééminence sociale ; ainsi, selon le rang qu’on atteint dans la hiérarchie, on est quelque chose ou peu de chose ; hors de la hiérarchie, on n’est rien.

Par conséquent, la faculté d’y entrer et d’y monter est l’une des plus précieuses : dans le nouveau régime, elle est garantie par la loi, elle devient de droit commun, elle appartient à tous les Français. Puisque l’État ne leur laisse pas d’autres débouchés, il leur doit celui-là ; puisqu’il les invite et les réduit tous à concourir sous son arbitrage, il est tenu d’être un arbitre impartial ; puisque la qualité de citoyen, par elle-même et par elle seule, confère le droit de parvenir, tous les citoyens, indifféremment, auront le droit de parvenir à tous les emplois, aux plus hauts emplois, et cela sans distinction de naissance, de fortune, de culte ou de parti. Plus d’exclusions préalables ; plus de préférences gratuites, de faveurs imméritées, d’avancemens anticipés ; plus de passe-droits. Telle est la règle de l’Etat moderne : constitué comme il l’est, c’est-à-dire accapareur et omniprésent, il ne peut pas la violer longtemps et impunément. En France, du moins, le bon et le mauvais esprit égalitaire s’accordent pour exiger qu’il la suive : là-dessus, les Français sont unanimes ; aucun article de leur code social ne leur tient plus à cœur ; celui-ci flatte les amours-propres et plaît aux imaginations ; il exalte l’espérance, il nourrit l’illusion, il redouble la force et la joie de vivre. Jusqu’ici, le principe, inerte, impuissant, demeurait suspendu en l’air, dans la région vide des déclarations spéculatives et des promesses constitutionnelles ; Napoléon le fait descendre sur terre, dans la