Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/698

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


cer le chef-d’œuvre, on peut, on doit en sentir la grandeur, que dis-je, la tristesse. C’est le sourire, le rire même de Pergolèse, oui ; mais on sait depuis Homère que le rire est voisin des larmes. Il n’y a pas moins de mélancolie, d’ironie amère dans la Servante maîtresse, que dans le Misanthrope, l’École des Femmes ou George Dandin, Pandolfe, Arnolphe, les deux noms ne riment pas seulement pour l’oreille, Pandolfe est ridicule, mais ridicule à faire pitié. Cette apothéose de la servante, comme on disait jadis, de la bonne comme on dit maintenant, qu’est-ce autre chose que l’aveu douloureux, presque honteux, de notre faiblesse, de notre lâcheté, de notre duperie ? Est-il ici assez rabaissé, vulgarisé, je dirais presque encanaillé, l’éternel féminin ! Et le masculin, non moins éternel que son compère, fait-il assez pauvre figure ! À l’inverse de je ne sais plus quelle cuisinière du Palais-Royal, la Gotte de M. Meilhac, je crois, Pandolfe aime au-dessous de lui. Il aime avec son vieux cœur, avec ses vieux sens, avec sa pauvre âme et son pauvre corps sénile. Il aime à demi par désir libertin, à demi pour assurer les dernières aises de sa vie, le service de sa table et peut-être un peu les autres. Il a beau trouver çà et là des accens de véritable et presque touchant amour, de cet amour l’expression paraît bouffonne : on pressent que les faibles témoignages en seront grotesques. Au fond, on ne saurait plaindre véritablement le bonhomme, qui voit le piège et s’y jette. On rit de sa sottise présente et de sa punition prochaine ; on en rit avec la coquine, si hardie à offrir, à vendre son impudique et triomphante jeunesse ; on trouve que le vieux galant ne vaut guère mieux que sa soubrette, que tout cela est malheureux et misérable et que celle ravissante comédie musicale ne prête pas seulement à rire.

Quoi ! tant de choses dans la Servante maîtresse ! Mais oui, comme dans les véritables chefs-d’œuvre, qui disent tout en peu de mots, ou de notes, avec une entière simplicité et un naturel parfait, par des moyens dont on ne sait ce qu’on doit admirer le plus : la puissance ou la sobriété. Chacun des morceaux de la Servante maîtresse est traité pour ainsi dire symphoniquement. L’idée y est suivie, présentée sous mille formes toutes dérivées de la forme primitive et la ramenant par mille reprises ingénieuses et cependant aisées. Quant aux récitatifs, à peine soutenus d’un semblant d’harmonie et d’une orchestration presque nulle, ils atteignent à une intensité et à une vérité d’expression que les combinaisons d’accords modernes et les recherches de timbres n’ont peut-être pas augmentées.

Que M. Paravey ne fasse pas la sourde oreille : qu’il reprenne bien vite la Servante maîtresse, et M. Taskin, un Pandolfe étourdissant, Mlle Samé, la plus madrée des Zerbinette, friponne à souhait sans être coquine, retrouveront au théâtre le succès du salon.

M. Porel n’a pas attendu, pour reprendre les Érinnyes, qu’on les jouât en ville. Ce n’est pas là une comédie de société, et l’on raconte qu’aux