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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/697

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de montrer ses talens. Il profita de celle-ci, qui était bonne. Mme Favart créa le rôle de Zerbine : la Servante maîtresse alla aux étoiles comme la Serva padrona, et fit sinon la fortune, au moins l’aisance du traducteur.

Dès qu’on veut remonter à l’origine d’une œuvre un peu ancienne, on rencontre l’incertitude et l’obscurité. L’édition en italien et l’édition en français de la Servante maîtresse, bien qu’à peu près contemporaines, ne sont pas entièrement conformes. L’édition en italien porte cet avertissement en première page : « L’éditeur de cet ouvrage le donne au public non dans l’état de mutilation où l’on a été contraint de le mettre à l’Opéra de Paris pour satisfaire l’impatience des spectateurs, mais entier et tel qu’il fait depuis trente ans l’admiration publique sur tous les théâtres de l’Europe. »

L’éditeur parle de mutilation et cependant la partition française renferme des morceaux qui ne se trouvent pas dans la partition italienne : par exemple, le premier air de Zerbine, lutinée par Scapin : un air de Zerbine encore, au début du second acte : Vous, gentilles jeunes filles ! enfin quelques récitatifs, notamment celui de Zerbine : Jouissez cependant du destin le plus doux, avant son grand air des adieux.

En revanche, le récitatif courant de la partition italienne est remplacé dans la partition française par le dialogue parlé. La partition française ne porte pas non plus trace d’un duo charmant où les deux fiancés enfin d’accord s’expliquent mutuellement l’état de leur cœur. L’une sent comme des coups de marteau, d’un petit marteau, martellino d’amore : Tipiti, tipiti, tipiti ! Chez le vieux barbon, c’est un vrai tambour d’amour qui bat la charge : Tapata, tapata, tapata ! et l’écho de ce tapata, que le bonhomme roule de sa grosse voix de basse, est imité, naïveté charmante, à moins que ce ne soit malice, par de frêles pizzicati qui semblent railler Pandolfe et le dédier de faire en amour autant de bruit qu’il s’en promet.

Bien que privée de ce ravissant duo et augmentée de quelques pages dont, nous n’avons pas le loisir de discuter ici l’authenticité, parfois probable, parfois douteuse, la Servante maîtresse nous a enchanté. Grétry disait avec raison de Pergolèse : « Il naquit et la vérité fut connue, et cette vérité de déclamation qui caractérise ses chants est indestructible comme la nature. » L’opéra-comique, l’opéra, le drame lyrique ont passé sur cette opérette de génie et elle demeure : elle a cent cinquante ans et pas une ride. Un demi-siècle avant de paraître, Mozart avait été annoncé au monde : on l’avait entrevu, et pour ceux qui croient à la migration des âmes, l’auteur des Nozze di Figaro, cet Allemand à demi Italien, dut ressembler à Pergolèse revenu. Le premier air de Don Giovanni rappelle le premier air de la Serva padrona, et le pathétique récit avant le dernier air de Pandolfe est traversé des mêmes gammes que le duel de don Juan et du Commandeur.

Qu’on ne crie pas au paradoxe sous pretexte de parallèle. Sans for-