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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/629

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nomma la princesse Charlotte de Rohan, nièce de Mme de Brionne, qui passait pour avoir été mariée secrètement au duc d’Enghien, victime tragique du drame des fossés de Vincennes. Ce nom fut un coup de foudre qui fit évanouir les charmans fantômes et rejeta brusquement le questionneur dans le cercle d’airain de la réalité.

Au congrès de Vienne, qui s’ouvrit vers la fin de 1814, le prince de Ligne se vit l’objet des hommages, de l’admiration universelle, et, sans fonctions, sans titre officiel, apparut comme le maître des cérémonies de cette réunion incomparable de rois, de ministres, d’ambassadeurs, qui, dans le silence des armes, se flattaient de rendre la parole à la raison d’état. Sa verve aimable s’exerce sur les allures étranges de cette foire diplomatique, où le plaisir semblait devenu la seule chose importante, servait de décor ou de masque aux affaires sérieuses : un royaume se démembrait ou s’arrondissait dans une redoute, une indemnité s’accordait pendant un concert, un dîner cimentait un traite. Tous à l’envi recherchaient, répétaient les mots dont le prince se montrait prodigue : « Le congrès ne marche pas, mais il danse : .. le tissu de la politique est tout brodé de fêtes… C’est une cohue royale : mais enfin, chose qu’on voit ici pour la première fois, le plaisir va conquérir la paix… Ce congrès, où les intrigues de tout genre se cachent sous les fêtes, ne ressemble-t-il pas à la Folle journée ? C’est un imbroglio où les Almavivas et les Figaros abondent. Quant aux Basiles, on en trouve partout. Plaise à Dieu qu’on ne dise pas plus tard avec le gai barbier : mais enfin, qui trompe-t-on ici ? » Dans ce conflit de prétendons, le maréchal ne réclame qu’un chapeau, parce qu’il use le sien à saluer les souverains qu’on rencontre à chaque coin de rue. Un jour que les faiseurs de nouvelles avaient imaginé le divorce de l’impératrice Marie-Louise et son mariage avec le roi de Prusse : « Mirabeau, observe-t-il, prétendait qu’il n’est si grossière sottise qu’on ne puisse faire adopter à un homme d’esprit, en la lui faisant répéter tous les jours pendant un mois par son valet de chambre. Mais, en vérité, les nouvellistes de Vienne nous supposent une foi trop robuste. Je ne sais pas comment Robinson, à son île d’Elbe, prendrait cette facétie. » le prince trouvait même qu’on l’écoutait un peu trop et pestait parfois contre ces curieux importuns qui venaient frotter leur esprit au sien, quêter ses saillies, ses anecdotes, pour les colporter ensuite, défigurées, dans les salons : les petits mystères à l’oreille, les conversations dans une embrasure de fenêtre, les grandes discussions sur de petites choses l’agaçaient singulièrement, et il se plaignait de faire de la dépense d’esprit pour des gens qui n’en valaient guère la peine. Cependant, en bon soldat, il ne veut pas quitter la brèche ; en bon acteur, il compte ne se retirer qu’à la chute du rideau, se met au