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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/623

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1808, lui rendirent quelques bribes de son ancienne opulence [1].

Fixé à Vienne dès 1794, il se fit bâtir sur les remparts une modeste maison qu’il appela fort justement sa cage ou son bâton de perroquet, qu’on nommait par antiphrase l’hôtel de Ligne, composée d’une salle à manger au rez-de-chaussée, au premier d’un salon, au second d’une bibliothèque qui lui servait de chambre à coucher : on montait de l’un à l’autre par une échelle de moulin. Chiaque pièce, assure le duc de Broglie dans ses Souvenirs, était meublée de quelques chaises de paille, d’une table en bois de sapin, et de quelques autres objets d’une même magnificence. Sa petite maison, couleur de rose comme ses idées, était à peu près l’unique salon ouvert à Vienne, le rendez-vous des étrangers, de quelques grands seigneurs des Pays-Bas et d’émigrés de distinction ; de ceux à qui le plaisir de la conversation tenait lieu de tout, Pozzo di Borgo, Crauford, d’Arenberg, Sénac de Meilhan, Narbonne, ce charmant intermédiaire entre l’ancienne et la nouvelle société, qui ne voulait, disait-il, se laisser arracher ni par l’une ni par l’autre ses cheveux noirs et ses cheveux blancs, et qui parfois avertissait en souriant le maréchal que le monde avait changé et qu’il ne fallait pas perdre peut-être une monarchie pour un bon mot. Il donnait à souper chaque soir, et ses repas, comme ceux de Mme de Maintenon, avaient besoin de toute la magie de sa conversation pour ne pas paraître ascétiques. Parfois, lorsque les visiteurs affluaient, les chaises de paille ne suffisant plus, on se tenait debout, comme au parterre, jusqu’à ce que les plus pressés s’en allassent. On s’égarait en d’interminables causeries sur la Pologne, la Russie, l’Angleterre et l’ancienne France (point du tout sur la nouvelle, comme de raison). Le prince aimait et on aimait à l’entendre se raconter : et cependant, après les heures de gaité réelle ou factice, il puisait dans la rêverie mélancolique des réflexions éloquentes sur son passé si brillant : « Les souvenirs, s’écriait-il, on les appelle doux et tendres, et de telle façon qu’ils soient, je les appelle durs et amers… L’image des plaisirs innocens de l’enfance retrace un temps qui nous rapproche de celui où nous n’existerons plus. Guerre, amour, succès d’autrefois, lieux où nous les avons eus, vous empoisonnez notre présent. Quelle différence ! dit-on ; comme le temps s’est passé ; j’étais victorieux, aimé et jeune ! On se trouve si loin, si loin de ces beaux momons qui ont passé si vile, et qu’une chanson qu’on a entendue alors, un arbre au pied duquel on a été assis, rappellent en faisant fondre en larmes. J’étais là, dit-on, le soir de cette fameuse bataille. Ici on me serra la main. J’avais

  1. C’est l’empereur François qui le nomma feld-maréchal. Ce prince avait fait construire un canal où l’eau manquait ; on répandit le bruit qu’un homme s’y était noyé : — Flatteur ! s’écria Ligne.