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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/620

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IV

Il semble que la mort de son souverain ait marqué pour le prince l’heure des disgrâces, des infortunes. L’empereur Léopold oublie de lui conférer les insignes de feld-maréchal, les révolutions de France, de Brabant, le chassent de Bel-Œil, consomment la destruction d’une fortune déjà compromise par tant de prodigalités ; son fils bien-aimé, le jeune héros de Sabacz, de Belgrade, d’Ismaïl, tombe frappé par un boulet dans les défilés de l’Argonne, au passage de la Croix-au-Bois ; et lui qui, après la disparition de Landon et Lascy, passait pour le meilleur capitaine de l’Autriche : lui qui, satisfait des rôles de confident et de comparse à la cour, ne visait aux grands rôles qu’à la guerre, il est systématiquement exclu des commandemens supérieurs par la malveillance de Thugut, ce grand vizir dont il n’était pas l’homme, implacable ennemi et dangereux ami, qu’il avait surnommé le baron de la guerre, en souvenir du Prince de la Paix. On met à la tête des années quatre pauvres ignorans ou infirmes qu’il a eus sous ses ordres, et à qui, excepté Clerfayt, il n’aurait jamais donné trois bataillons à commander. Forcé de briser l’idole la plus chère à son cœur, la gloire, il s’aperçoit qu’elle est quelquefois une courtisane de mauvaise compagnie, qui attaque en passant des gens qui ne pensaient pas à elle. Il est mort avec Joseph II, son royaume n’est plus de ce monde.

Et comment aussi n’eût-il pas douloureusement médité sur les malheurs de cette reine charmante qu’il avait vue pour la dernière fois en 1786, de cette noblesse foudroyée par le tonnerre de 1793, dispersée aux quatre coins du monde, n’échappant à la guillotine que pour languir dans l’exil et la pauvreté ? Comment s’étonner si ce gentilhomme, cet ami des rois, défend la cause des gentilshommes et des rois, s’il mêle des raisonnemens d’émigré à des réflexions assez fines, s’il s’entête à ne pas comprendre, à ne pas deviner la grandeur de l’événement, l’impuissance de la digue et l’impétuosité du flot ? La Grèce, écrit-il à Ségur en 1790, avait des sages ; mais ils n’étaient que sept, vous en avez douze cents à 18 francs par jour, qui sont, sans le savoir, la fable de l’Europe : sans mission que d’eux-mêmes, sans plan général, sans intérêt public, quoique ce nom colore l’intérêt particulier, sans élévation, sans respect pour cette noblesse qui fut, dans les temps, brillante, utile et chère… Qu’on ne dise point : la philosophie a fait cette révolution ; je n’y ai pas vu un philosophe, mais des grands seigneurs qui se sont faits roturiers, et des roturiers qui se sont faits grands seigneurs. — Ligne s’indigne que des gens qui ne peuvent pas payer leurs blanchisseuses prétendent payer les dettes de leur