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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/609

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magie et de séduction qu’à Catherine II elle-même. Marie-Thérèse enlevait ; l’impératrice de Russie laissait augmenter l’impression, bien moins forte, qu’elle faisait d’abord. Mais elles se ressemblaient en ce que l’univers écroulé les eût trouvées imparidas ; rien au monde ne les eût fait céder : leurs grandes âmes étaient cuirassées contre les revers ; l’enthousiasme courait devant l’une et marchait après l’autre. Et il racontait une curieuse anecdote qui prouve une fois de plus l’utilité d’un peu de mise en scène et combien la note comique se mêle forcément, aux actes les plus pathétiques de la vie individuelle ou collective. Lorsque Marie-Thérèse se trouva serrée de si près par ses ennemis, qu’il lui restait à peine une ville où elle put faire ses couches, elle se réfugia à Presbourg et fit assembler les Etats. Elle s’avança vers les magnats de Hongrie, ceinte de l’épée royale, vêtue d’un grand habit de deuil qui rehaussait l’éclat de sa beauté, portant sur sa tête la couronne de Saint-Etienne, tenant dans ses bras son fils âgé de deux ans. C’est à vous que je le confie, dit-elle, en leur présentant l’enfant qui se mit à pleurer. Et Joseph II, de qui le prince tient ce trait, ajoutait que sa mère, fort experte dans la science des effets, pinça ses petites fesses en le montrant aux Hongrois. Touchés des larmes d’un enfant qui semblait les implorer, transportés d’enthousiasme à l’aspect de cette jeune princesse, si belle, si malheureuse, si confiante en leur loyauté, ceux-ci tirent leur sabre et poussent le cri fameux : Moriamur pro rege nostro Theresia ! Mourons pour notre roi Marie-Thérèse et pour sa famille !

A la mort de François Ier, Ligne, quoique très jeune, se considérait presque comme un seigneur de la vieille courut éprouvait un peu d’humeur contre la nouvelle. Déjà, avant l’avènement de Joseph II, il avait formulé ce curieux pronostic : « Comme homme, il a beaucoup de mérite et de talent ; comme prince, il aura toujours des ambitions et ne se soulagera jamais : son règne sera une perpétuelle envie d’éternuer. » Il ne tarda pas à s’apercevoir qu’à l’amabilité de son père le nouvel empereur joignait des qualités plus sérieuses, et paya ses bonnes grâces d’une fidélité à toute épreuve, d’un dévouement absolu.

C’est l’affection qui lui dictera ce portrait, si décisif malgré tout, où il dissimule de son mieux les erreurs d’un prince qui gâta les plus nobles dons par l’agitation fébrile de son esprit, par l’absence de méthode, dont la tête, selon le mot de Frédéric II, semblait un magasin où dépêches, projets, décrets, étaient entassés confusément. Non certes qu’il aimât fort les philosophes : il considérait Diderot, Helvétius, d’Holbach comme de pauvres conseillers poulies rois, comme de tristes instituteurs pour les peuples ; il passa même tout près de Ferney sans s’arrêter un moment. Mais il