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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/570

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diversité heureusement des mœurs, des traditions, des qualités physiques et morales y répugne : nulle tyrannie n’est intolérable comme celle de l’uniformité. Toutes les analogies que certaines personnes prétendent tirer de diverses conventions internationales accomplies montrent la superficialité d’esprit de ceux qui les invoquent. Dans le projet de législation internationale sur les travailleurs, il ne s’agit pas de régler en commun certains organismes généraux et simples, certains cadres extérieurs en quelque sorte à la société, certaines fonctions limitées, circonscrites, d’une nature en quelque sorte élémentaire, comme les postes, les télégraphes, les poids et mesures, la monnaie, les marques de fabrique, etc. ; il s’agit de pénétrer profondément la vie quotidienne de chaque être humain, de s’immiscer dans ses occupations les plus intimes, dans la liberté à laquelle chacun a le droit de tenir le plus, celle de l’acte principal de son existence, le travail. Cette législation, si on parvenait jamais à l’édicter, échouerait contre un obstacle insurmontable, la diversité d’intensité du travail des différentes races pour une même durée de labeur.

En supposant l’accord conclu, où serait le contrôle ? La matière est compliquée, délicate, infinie, puisqu’il s’agit de tous les sexes, de tous les âges, de tous les ateliers, de tous les foyers. Qui répondrait que les engagemens pris par chaque pays seraient sérieusement tenus ? Dominerait-on des contrôleurs internationaux qui auraient le droit de faire des inspections dans les fabriques et les ateliers des diverses puissances ? Quelle nation accepterait, dans toute sa vie quotidienne et intime, l’inspection de fonctionnaires étrangers ? En supposant par impossible que celle législation internationale fût adoptée, elle deviendrait bientôt un leurre par l’inégalité de conscience des divers pays dans l’application. Elle serait, en outre, un singulier danger pour la civilisation occidentale. Qu’on se garde de trop énerver notre industrie ! Manchester se plaint aujourd’hui de Bombay. Mais les Indes ne sont pas le seul concurrent de l’Europe. Par la force des choses, avant un demi-siècle, du moins avant un siècle, la Chine, le Japon, attireront nos capitaux et nos arts, recevront nos machines : ce qui se passe à Bombay finira par se produire dans toute l’Asie. Qu’on réfléchisse que les Occidentaux, gâtés par un monopole industriel qui va bientôt leur échapper, sont en train de beaucoup s’amollir et que, là-bas, dans l’extrême Orient, de vieux peuples engourdis, à population dure et sobre, se réveillent, qu’ils naissent à l’industrie et que, beaucoup moins ménagers de leurs aises, ils pourraient, sur le marché international élargi, préparer de poignantes (surprises à nos enfans et à nos petits-enfans.