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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/950

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Jamais le Pic glacé n’entend l’oiseau siffleur
Ni le vent du matin empli d’odeurs divines
Qui rit dans les palmiers et les fraîches ravines,
Ni, parmi le corail des antiques récifs,
Le murmure rêveur et lent des flots pensifs,
Ni les vagues échos de la rumeur des hommes.
Il ignore la Vie et le peu que nous sommes,
Et, calme spectateur de l’éternel réveil,
Drapé de neige rose il attend le Soleil.


__________



V.


LA JOIE DE SIVA.



Les siècles, où les Dieux, dès longtemps oubliés,
Par millions, jadis, se sont multipliés ;
Les innombrables jours des aurores futures
Qui luiront sur la Vie et ses vieilles tortures,
Et qui verront surgir, comme des spectres vains,
Des millions encore d’Éphémères divins ;
Et l’âge immesuré des astres en démence
Dont la poussière d’or tournoie au Vide immense,
Pour s’engloutir dans l’ombre infinie où tout va ;
Tout cela n’est pas même un moment de Siva !
Et quand l’Illusion qui conçoit et qui crée,
Stérile, aura tari sa matrice sacrée
D’où sont nés l’homme antique et l’univers vivant ;
Quand la terre et la flamme et la mer et le vent,
Et la haine et l’amour et le désir sans trêve,
Les larmes et le sang, le mensonge et le rêve,
Et l’éblouissement des soleils radieux
Dans la Nuit immobile auront suivi les Dieux ;
Se faisant un collier de béantes mâchoires
Qui s’entre-choqueront sur ses épaules noires,
Siva, dansant de joie, ivre de volupté,
Ô Mort, te chantera dans ton éternité !


Leconte de Lisle.