Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/949

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Tout n’était que lumière, amour, joie, harmonie ;
Et moi, bien qu’ébloui de ce monde charmant,
J’avais au fond du cœur comme un gémissement,
Un douloureux soupir, une plainte infinie,
Très lointaine et très vague et triste amèrement.

C’est que devant ta grâce et ta beauté, Nature !
Enfant qui n’avais rien souffert ni deviné,
Je sentais croître en moi l’homme prédestiné,
Et je pleurais, saisi de l’angoisse future,
Épouvanté de vivre, hélas ! et d’être né.


__________



IV.


SUR LE PITON DES NEIGES.



La lumière s’éveille à l’orient du monde.

Elle s’épanouit en gerbes, elle inonde,
Dans la limpidité transparente de l’air,
Le givre des hauts pics d’un pétillant éclair.
Au loin, la mer immense et concave se mêle
À l’espace infini d’un bleu léger comme elle,
Où, s’enlaçant l’un l’autre en leur cours diligent,
Sinueux et pareils à des fleuves d’argent,
Les longs courans du large aux sources inconnues
Étincellent et vont se perdre au fond des nues ;
Tandis qu’à l’occident où la brume s’enfuit,
Comme un pleur échappé des yeux d’or de la nuit,
Une étoile, là-bas, tombe dans l’étendue
Et palpite un moment sur les flots suspendue.

Mais sur le vieux Piton, roi des monts ses vassaux,
Hôte du ciel, seigneur géant des grandes Eaux,
Qui dresse, dédaigneux du fardeau des années,
Hors du gouffre natal ses parois décharnées,
Un silence sacré s’épand de l’aube en fleur.