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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/944

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Dorment-ils à jamais, ces Maîtres de la Terre
Qui parlaient dans la foudre au monde épouvanté
Et siégeaient pleins d’orgueil, de gloire et de mystère ?
Se sont-ils engloutis dans leur éternité ?

Où sont les Bienheureux, Princes de l’harmonie,
Chers à la sainte Hellas, toujours rians et beaux,
Dont les yeux nous versaient la lumière bénie
Qui semble errer encor sur leurs sacrés tombeaux ?

Ô Démon ! Mène-moi d’abîmes en abîmes
Vers ces Proscrits en proie aux siècles oublieux,
Qui se sont tus, scellant sur leurs lèvres sublimes
Le mot qui fit jaillir l’univers dans les cieux.

Vois ! Mon âme est semblable à quelque morne espace
Où, seul, je m’interroge, où je me réponds seul,
Et ce monde sans cause et sans terme où je passe
M’enveloppe et m’étreint comme d’un lourd linceul. —

Alors, le Compagnon vigilant de ses rêves
Lui dit : — Reste, insensé ! Tu plongerais en vain
Au céleste océan qui n’a ni fond ni grèves,
C’est dans ton propre cœur qu’est le Charnier divin.

Là sont tous les Dieux morts, anciens songes de l’Homme,
Qu’il a conçus, créés, adorés et maudits,
Évoqués tour à tour par ta voix qui les nomme
Avec leurs vieux enfers et leurs vieux paradis.

Contemple-les au fond de ce cœur qui s’ignore,
Chaud de mille désirs, glacé par mille hivers,
Où, dans l’ombre éternelle et l’éternelle aurore
Fermente, éclate et meurt l’illusoire univers.

Regarde-les passer, ces spectrales Images
De peur, d’espoir, de haine et de mystique amour,
À qui n’importent plus ta foi ni tes hommages.
Mais qui te hanteront jusques au dernier jour. —