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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/912

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Il se hâta, du reste, de protester contre toute arrière-pensée légitimiste. « Il n’est nullement question dans mon esprit du comte de Chambord, disait-il, car je le regarde comme impossible en France et dangereux pour l’Europe. Je suis loyal et je ne veux m’engager qu’à ce que je puis tenir, et Dieu seul peut garantir l’avenir. Ma confiance est acquise depuis longtemps à l’empereur Napoléon ; j’espère qu’il m’accordera la sienne comme à un ami, car pour moi les mots ont un sens et ne sont pas de vaines paroles. J’attends sa réponse à ma lettre, car je désire avec lui des rapports intimes, qui peuvent être plus utiles entre gens faits pour s’estimer et s’aimer que des rapports purement officiels. Qu’il s’adresse à moi par écrit, ou confidentiellement par votre intermédiaire, et je répondrai de même, avec franchise. Nous pourrons n’être pas toujours du même avis, mais, en nous expliquant, nous finirons par tout concilier. »

L’entretien semblait terminé, lorsque l’empereur, sans transition, souleva brusquement la question des lieux-saints, qui, d’académique, devenait menaçante :

« Vous avez parlé à Nesselrode, dit-il, le front rembruni, d’une ouverture conciliatrice de votre gouvernement au sujet de cette regrettable affaire. Les armemens dont vous parlez sont moins considérables qu’on le prétend. Je veux éviter la guerre en Orient comme en Occident, et c’est pour n’être pas obligé d’en subir la nécessité que je crois nécessaire de parler à ces misérables Turcs avec fermeté. Ils se sont permis d’insulter mon pavillon, et les intimidations de M. de La Valette les ont portés non-seulement à un manque complet de parole à mon égard, mais même à l’insolence [1].

  1. Lettre du général de Castelbajac : « Le chancelier se plaint et dit que l’empereur est très irrité contre le sultan, qui, entraîné par M. de La Valette, n’a pas fait publier le firman relatif aux lieux-saints dont il lui avait annoncé l’exécution dans une lettre autographe. La question des lieux-saints tient à cœur à l’empereur, car elle a des racines dans le sentiment national ; sa politique est de ne pas laisser tomber les portes du Bosphore et du Sund dans des mains qui pourraient les lui fermer. Mais quand pourra-t-il s’en rendre maître lui-même ? Il faudra un siècle et des circonstances imprévues, car la Russie n’y est nullement préparée. Il y a dans ce vaste empire, avant qu’il puisse étendre ses limites, du travail pour trois souverains, et aujourd’hui la possession de Constantinople serait la dissolution de la Russie. C’est le sentiment général ici, dans les classes supérieures, et c’est depuis que ces classes raisonnent qu’elles ont abandonné, comme leur souverain, la politique de Catherine. Arrivé en Russie avec des idées différentes, j’ai acquis depuis la certitude que nous nous méprenons en Occident en nous imaginant que la politique de l’impératrice Catherine est celle de son fils. La chute de l’empire ottoman pourra seule forcer les Russes à s’emparer de Constantinople pour empêcher une autre puissance de s’y installer. L’empereur Nicolas m’a dit un jour : « Je ne veux pas de Constantinople, mais, si une autre puissance voulait s’en emparer, j’y serais avant elle. »