Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/891

Cette page n’a pas encore été corrigée


pourra contre les empiètemens individuels ; l’individu, de son côté, dans certaines alternatives difficiles, agira selon sa nature plus ou moins égoïste ou altruiste. Toute action peut être considérée comme une équation à résoudre : il y a, dit M. Guyau, des équations qui sont insolubles ou qui comportent « plusieurs solutions singulières. » Ainsi M. Guyau, avec sa clairvoyance habituelle et sa parfaite sincérité, ne se fait aucune illusion sur ce qu’offrira toujours d’incomplet une morale exclusivement scientifique, qui ne peut être à ses yeux que la première moitié de toute morale future. L’antinomie des instincts désintéressés et de la réflexion égoïste, provisoirement reculée, reparaîtra toujours à la fin ; et il est à craindre que les solutions « singulières » ne se généralisent, que les exceptions à la règle ne finissent par devenir la règle même. L’Esquisse d’une morale marque ainsi, par la rigueur et la hardiesse de ses déductions, jusqu’où peut aller et où s’arrête la science positive des mœurs.

Quelle est la conclusion générale qui ressort de l’examen auquel nous venons de soumettre les deux principales formes de la morale évolutionniste : doctrine du bonheur, soutenue par M. Spencer et par M. Barratt ; doctrine de la vie, développée jusqu’au bout par M. Guyau, et dont se rapprochent les systèmes de miss Simcox, de MM. Leslie et Clifford ? — C’est que la science positive des mœurs sera toujours à la vraie morale ce qu’est le polygone d’un nombre croissant de côtés au cercle qu’il ne peut remplir. Chimérique ou non, notre idée de la moralité emporte avec elle quelque chose de définitif, au moins pour nous, étant donnée notre constitution mentale. La vraie morale doit donc déterminer ce que nous devons faire non plus en vue d’autre chose (ce qui nous entraînerait à l’infini), mais pour soi-même, ou, si l’on veut, pour nous-mêmes tels que nous sommes normalement constitués ; elle s’efforce, en un mot, de fixer l’objet dernier du vouloir, autant qu’il nous est possible de nous le représenter. Et ce n’est pas là une prétention de luxe, c’est une recherche de première nécessité. Nous sommes, en effet, engagés tout entiers dans les problèmes moraux ; comment donc la morale pourrait-elle s’arrêter à moitié chemin ? Jamais l’homme ne vouera sa vie et surtout ne la sacrifiera qu’à ce qu’il aura considéré comme l’idéal le plus définitif qu’il puisse atteindre, et la conception d’un tel idéal enveloppera toujours quelque opinion, raisonnée ou spontanée, dogmatique ou sceptique, sur l’homme, sur la société, sur l’univers, sur le principe et la fin de l’existence, sur la possibilité ou l’impossibilité du progrès, sur le pessimisme ou sur l’optimisme. Or la métaphysique est une tentative pour faire l’analyse la plus radicale et la synthèse la plus complète de la connaissance et de