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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/888

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complète des sensibilités qui remplacerait le devoir, n’est encore aujourd’hui qu’un idéal : dans la réalité actuelle, nous sommes au milieu de la lutte. L’antinomie entre le bien individuel et le bien universel existe donc en fait ; ce n’est pas la résoudre pour le présent que d’en renvoyer la solution à un avenir indéfini et problématique. Il faut que l’idéal s’impose comme régie de conduite, non parce qu’il sera réel demain, mais parce que dès aujourd’hui il a, même pour l’individu, une valeur supérieure à tout le reste, supérieure au bonheur personnel, supérieure à la vie personnelle. Une telle valeur, c’est précisément ce que la doctrine de l’évolution ne peut, par elle-même, conférer à son idéal futur.

Miss Simcox, elle aussi, a essayé de montrer que l’idéal, pour l’individu, c’est la plus grande harmonie possible entre les tendances vitales les plus fortes ; — mais quelles sont les plus fortes, sinon celles qui nous entraînent en fait ? a Non, répond miss Simcox, ce sont les plus permanentes : violées momentanément, elles reparaissent toujours et produisent ainsi le remords, conformément à la théorie de Darwin. » Mais l’instinct de la vengeance est très « permanent, » surtout chez les Corses ; l’amour de la propriété et même du bien d’autrui est encore une tendance très persistante. Enfin, il y a une inclination éminemment durable chez l’individu comme dans l’espèce : l’amour de soi. En y subordonnant tout, on est sûr d’agir en vue d’une tendance indestructible, qui reparaît et reparaîtra toujours. C’est donc quand on n’est pas égoïste qu’on devrait éprouver le « remords. »

Ainsi se révèle l’insuffisance du second principe, et du plus élevé, que puissent adopter les moralistes de l’évolution : « la vie se réglant elle-même. » Pour que la société future fasse des progrès dans un sens vraiment moral, il faut qu’à la préoccupation d’une vie plus forte, plus intense, plus persistante, elle ajoute celle d’une vie plus désintéressée et plus universelle ; qu’elle place ainsi constamment l’intensité de la vie dans son extension même, c’est-à-dire, en définitive, la quantité dans la qualité et la valeur. C’est à quoi précisément M. Guyau l’invite : jugeant des autres d’après lui-même, il ne voit la vie intense que dans la vie généreuse et féconde pour autrui : « On ne vit pleinement, dit-il, qu’en vivant pour beaucoup d’autres ; » et c’est ainsi qu’il a vécu. Mais cette harmonie de l’intensité avec l’expansion n’existe que chez les grandes âmes ; chez les autres, elle est incomplètement réalisée. En vertu même de l’évolution, l’homme est resté animal en devenant homme, et la loi de l’animalité, qui subsiste et subsistera toujours dans la masse, c’est le combat pour la vie. La théorie de l’évolution ne peut qu’agrandir l’horizon de la lutte sans en changer la nature et sans transformer les relations purement vitales en relations morales,