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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/874

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conscience d’une désintégration partielle ; elle nous apparaît maintenant elle-même, dit M. Guy au, « comme un agent de désintégration. » L’excès de la douleur sur le plaisir dans l’espèce est donc « incompatible avec la conservation de l’espèce. » Une race pessimiste n’aurait pas besoin, pour en finir avec la vie, du coup de théâtre burlesque, du suicide collectif dont parle M. de Hartmann ; elle s’éliminerait par un affaissement lent et continu de la vie : « une race pessimiste et réalisant en fait son pessimisme, c’est-à-dire augmentant par l’imagination la somme de ses douleurs, une telle race ne subsisterait pas dans la lutte pour l’existence. » Si l’humanité et les autres espèces animales subsistent, c’est précisément que la vie n’est pas trop mauvaise pour elles, « Ce monde n’est pas le pire des mondes possibles, puisqu’on définitive il est et demeure. Une morale de l’anéantissement, proposée à un être vivant quelconque, ressemble donc à un contre-sens. Au fond, c’est une même raison qui rend l’existence possible et qui la rend désirable. »

C’est là, sans doute, une réfutation décisive des exagérations du pessimisme. Toutefois, remarquons-le, il ne s’agit guère ici que des douleurs physiques : une certaine somme de bien-être corporel, supérieure à la somme des maux corporels, est nécessaire à la subsistance même d’une espèce ; mais en est-il ainsi des joies de l’ordre moral ? Une espèce ne pourrait-elle subsister en ayant une santé physique tolérable, et même excellente, jointe à un sentiment croissant des misères morales de la vie ? Tout au moins est-il certain qu’il n’y a pas proportion exacte entre la quantité de plaisir et le progrès dans l’ordre mental. Un être très aimant est, par cela même, plus élevé dans l’échelle qu’un être plus égoïste ; or, l’être aimant souffrira de voir souffrir ceux qu’il aime ; il souffrira surtout de les voir mourir. Il aura dû à l’affection ses plus grandes joies, mais il lui devra aussi ses plus grandes douleurs : « Au moral comme au physique, dit M. Guyau, la souffrance marque toujours une tendance à la dissolution, une mort partielle. Perdre quelqu’un d’aimé, par exemple, c’est perdre quelque chose de soi et commencer soi-même à mourir. » Que cela est vrai ! Mais ce genre de mort, on l’aurait évité avec un peu plus d’indifférence, en se tenant moins haut sur l’échelle de la vie morale. M. Guyau a vu l’objection, il a même essayé d’y répondre : « Au moral comme au physique, dit-il, l’être supérieur est celui qui unit la sensibilité la plus délicate et la volonté la plus forte ; chez lui, la souffrance est très vive sans doute, mais elle provoque une réaction plus vive encore de la volonté ; il souffre beaucoup, mais il agit davantage ; et comme l’action est toujours jouissance, sa jouissance déborde généralement sa peine. L’excès de la souffrance sur le plaisir suppose une faiblesse ou une défaillance de la volonté, conséquemment de