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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/832

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précèdent, il y en a d’injustes et il y en a de nécessaires ; les unes et les autres ont toutefois pour effet de restreindre singulièrement l’universalité du suffrage.

De plus, comme il est impossible, avec un souverain tiré à 8 millions d’exemplaires, que ses 8 millions de cerveaux pensent la même chose sur tous les points, on est forcé de décider, par la constitution, qu’en cas de désaccord entre eux, l’avis du plus grand nombre l’emportera sur celui du plus petit ; ainsi, pour exister, la souveraineté du peuple est forcée de se détruire elle-même, et de remettre ses destinées à la majorité. La majorité, dès lors, est souveraine ; elle est le roi, la minorité est le sujet ; la majorité commande, la minorité obéit ; il est impossible qu’il en soit autrement. Mais cette majorité peut être faible et cette minorité imposante, et il peut arriver qu’un peu moins de la moitié du peuple soit gouvernée par un peu plus de l’autre moitié. Comment le pouvoir de la majorité doit-il s’exercer ? Quelles sont ses limites ? Voilà la question vitale : la majorité et la minorité sont inégalement réparties sur le territoire ; la majorité n’est pas majorité partout, il y a des contrées et des districts où la minorité d’état est la majorité départementale et communale. Par suite, si la majorité d’état ne se contente pas de régler les matières d’état, en laissant aux majorités locales le soin de régler les matières locales, si elle ne règne pas seulement dans les grandes choses, mais qu’elle s’ingère aussi dans les petites, il arrive que la souveraineté du peuple devient tyrannique, puisque, par le jeu d’institutions faussées, c’est en certains cas la minorité locale qui commande à la majorité locale, sous ce prétexte qu’elle est la majorité d’état. Le problème, non résolu par les lois actuelles, est donc de concilier la souveraineté du peuple avec le droit des minorités et avec la liberté individuelle.

Avant de traiter au conseil national (dit chambre des députes) une affaire quelconque et de la trancher par une loi nationale, on doit se demander s’il est ou non possible d’en laisser le règlement aux chambres départementales (dites conseils-généraux) sans compromettre la vie même de la patrie. Ainsi posée, la question se résout d’elle-même : l’instruction, les travaux publics, l’agriculture, les matières de religion, de bienfaisance, de police régionale, etc., peuvent être envisagés a des points de vue opposés sans détruire l’unité nationale, tandis que l’armée, la marine, la diplomatie, la justice, sont le domaine de la majorité d’état. Les citoyens-rois, qui composent cette majorité, doivent user de leur puissance avec la plus extrême modération, et traiter les citoyens-sujets comme un souverain qui ne demanderait à son peuple qu’une obéissance strictement limitée aux choses dans lesquelles il ne peut céder sans descendre de son trône.