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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/831

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gouvernemens dont les institutions demeurent immobiles, dont la forme seule varie et non la substance ?

Il ne suffit donc pas de proclamer le règne de la volonté populaire, il faut en régler le mécanisme ; en semblable matière, les principes importent moins que l’application qui en est faite ; or examinons un peu ce que la théorie devient ici dans la pratique. La souveraineté du peuple une fois admise comme seule base possible de l’autorité dans un temps qui ne croit plus à la vertu de la tradition, voici comme la loi l’interprète : tout d’abord elle détrône la moitié du genre humain, elle présuppose la raison mâle, non femelle, elle enlève aux femmes leur part de souveraineté. En France, j’entends, puisqu’en Autriche, en Italie, en Russie, les filles, veuves et épouses juridiquement séparées jouissent de l’électorat municipal, par elles-mêmes ou par mandataires, puisqu’en Angleterre une proposition de loi conférant l’électorat politique aux femmes non mariées a obtenu la majorité à la chambre des communes et sera votée l’un de ces jours. Après avoir exclu les femmes, on exclut les jeunes gens, on suppose la raison adulte, non trop jeune : un ingénieur de vingt ans sortant de l’École polytechnique, un licencié en droit de dix-neuf ans qui peut légalement être sous-préfet, ne sont pas légalement électeurs. On suppose ensuite la sagesse stable et domiciliée, non vagabonde ; un Français, de nature voyageuse, qui ne consent pas à se fixer dans les six mois qui précèdent le 31 mars de chaque année, est considéré comme totalement dénué d’aptitude politique ; les citoyens qui sont tombés sous l’application de certaines lois pénales sont également déchus de leur souveraineté ; d’autres qui ont la nue propriété du droit de vote n’en ont pas la jouissance : ceux qui sont le plus exposés à répandre leur sang pour le pays, sur terre ou sur mer, ne peuvent, tant qu’ils portent la livrée nationale, donner leur avis sur les affaires du pays ; on les tient à l’écart au nom de la discipline, et ce qui prouve combien cette exclusion est discutable, c’est qu’elle a successivement été abrogée ou rétablie en France, et que nos voisins de Grande-Bretagne ont récemment conféré la dignité électorale à leurs troupes, qui ne l’avaient jamais eue. Enfin, on exige que l’électeur aille à l’urne en personne, et par là on met les impotens, les malades, les absens dans l’impossibilité d’user de leur droit ; ils ne peuvent voter par correspondance, comme en plusieurs pays d’Europe. Ainsi la loi qui régit l’exercice de la souveraineté du nombre la pétrit, la mutile, la transforme, supprime enfin les trois quarts des âmes françaises ; et comme le quart des souverains restant n’est pas toujours en état ou en disposition de régner, les seigneurs-électeurs sont encore diminués d’un cinquième. Tout ceci n’est pas une vaine critique ; parmi les dispositions légales qui