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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/83

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plus de 210,000 fr. ; enfin 34 seulement ont plus de 450,000 fr. de revenus.

Supérieures, en Angleterre, comme nombre et comme chiffre de revenus, à celles des autres pays, les grandes fortunes industrielles y sont, on le voit, moins fréquentes qu’on ne se l’imagine. Elles ne laissent pas cependant de former un ensemble imposant. Rapprochées des grandes fortunes territoriales, elles constituent, parallèlement à l’aristocratie de naissance, avec laquelle elles se confondent souvent, soit par des alliances de famille, soit par l’admission dans ses rangs, une aristocratie financière dont on ne trouverait l’équivalent dans aucun pays du monde. Nulle part ailleurs, en effet, le mouvement économique qui s’est dessiné à la fin du siècle dernier, précisé au commencement du nôtre, ne s’est développé avec plus d’ampleur qu’en Angleterre. Seule à produire, à fabriquer, à vendre dans l’Europe paralysée par les grandes guerres du premier empire, maîtresse de la mer, exportant au loin ses produits, multipliant, avec ses colonies, ses débouchés, elle a pris une avance considérable, réalisé d’énormes bénéfices, accumulé de gigantesques capitaux. Nulle part on ne vit disproportion plus marquée entre les fortunes et les conditions sociales, plus de richesse et plus de misère, nulle part aussi l’inévitable réaction ne se produira avec plus d’intensité. L’évolution économique actuelle doit forcément aboutir, en dépit de toutes les apparences et de toutes les résistances, à une moindre inégalité des fortunes, à un nivellement relatif des classes ; elle y prélude déjà par la baisse lente et continue du loyer des capitaux accumulés ; par la conversion des dettes publiques, dépossession graduelle des capitalistes et rentiers, avantageuse aux débiteurs, états ou villes, désavantageuse aux prêteurs, mais légitime ; enfin par l’émiettement des héritages et les impôts de transmission.

De cet ensemble de faits, Smart Mill concluait que, dans un temps peu éloigné, l’Angleterre arriverait à ce qu’il appelait l’état stationnaire, à l’intérêt de l’argent ramené à 1 pour 100, « à l’inéluctable nécessité de voir ce fleuve de l’industrie humaine aboutir à une mer stagnante. » Il s’en réjouissait. Pour lui, ce serait la fin de l’américanisme, de « cette mêlée confuse où l’on se foule aux pieds, où l’on s’écrase, et qui est le type de la société moderne,.. une phase déplaisante du progrès industriel,.. la fin de cette période où l’un des deux sexes consacre son existence à courir après les dollars, l’autre à élever et dresser des chasseurs de dollars… Le meilleur état pour l’homme, ajoute-t-il, est celui dans lequel, personne n’étant riche, personne n’aspire à devenir plus riche, et n’a pas à redouter les efforts que font ses semblables pour se