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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/808

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après [1], au souvenir de « ce désolant abandon des lettres. » La nouvelle fit promptement le tour de l’Europe. On se répétait que l’incomparable Christine avait quitté les études sérieuses pour se livrer ad ludicra et inania sous l’influence d’un charlatan [2], et qu’elle reniait la philosophie pour adopter une horrible maxime : « Il importe plus de jouir que de connaître [3]. »

Ce fut vers ce temps que Benserade déclina une invitation de Christine, soit qu’il eût vent du grand changement, soit pour d’autres raisons. La réponse que lui fit la reine est une de ses meilleures lettres, sans être bien bonne. La plume à la main, Christine avait le badinage pesant et tortillé. — Elle écrivit à Benserade : « Louez-vous de votre bonne fortune qui vous empêche d’aller en Suède. On esprit si délicat que le vôtre s’y fût morfondu, et vous seriez retourné enrumé spirituellement en votre cœur. On vous aimerait trop à Paris avec une barbe quarrée, une robbe de Lapon et la chaussure de même, revenu du païs des frimas ! Je m’imagine que cet équipage vous ferait triompher des vieilles. Non, je vous jure que vous n’avez rien à regretter. Qu’auriez-vous vu en Suède ? Notre glace y est telle qu’elle serait chez vous, excepté qu’elle dure ici six mois de plus. Et notre été, quand il se met en fureur, est si violent, qu’il fait trembler les pauvres fleurs qui se mêlent de ressembler au jasmin. Un Benserade aïant l’esprit poli et galant, que peut-il souhaiter, étant dans la plus belle cour du monde, auprès d’un prince jeune qui donne de si hautes espérances de sa vertu ? .. Continuez à vous immortaliser au divertissement de cet aimable prince et donnez-vous de garde de mériter cet exil. Je voudrais pourtant que par quelque crime vous pussiez mériter un semblable châtiment, afin que notre Suède pût voir ce que la France a de plus galant et de plus spirituel [4]… »

Cependant la colère de la cour de Suède gagnait le pays, pour qui l’influence de Bourdelot se traduisait par un surcroît de misère. Christine était naturellement désordonnée, et la détresse financière n’avait cessé d’augmenter sous son règne. Les inventions galantes de Bourdelot portèrent le gaspillage au comble. Les coffres de l’état étaient vides, son crédit épuisé. La flotte n’était plus entretenue. Un ambassadeur faillit ne pas partir faute d’argent. Même au palais, on en était aux dettes criardes et aux expédiens. On devait près de deux ans de gages aux domestiques. La reine n’avait pu se procurer une somme de 4,000 thalers qu’en mettant sa vaisselle d’argent en gage. Cela sentait partout la ruine, et l’on n’en

  1. Mémoires. Huet a vécu quatre-vingt-onze ans.
  2. Lettre de l’historien Henri de Valois à Heinsius (1653).
  3. Maximes de Christine.
  4. De la fin de 1652.