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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/806

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mots et ami des divertissemens. Il savait des secrets admirables pour les eaux de toilette, chantait la romance, jouait de la guitare et cuisinait joliment. Il était sans rival pour organiser une fête ou inventer une mystification. Du reste, un vrai Gil Blas, convaincu qu’il n’y a d’autre morale que de se pousser dans le monde, et que les grands scrupules sont un luxe, malséant aux petits compagnons. Plein d’esprit et de drôlerie, malfaisant comme un singe, souple quand il le fallait, insolent quand il le pouvait, ne croyant à Dieu ni à diable, heureux de vivre, de rire et de mentir : voilà Bourdelot.

Il avait été recommandé à Christine par Saumaise. Depuis longtemps, la reine se sentait malade. La nature s’était révoltée contre ce régime barbare de dictionnaires et de gribouillages, sans autre délassement que d’écouter les professeurs d’Upsal disputer en latin. Christine était rongée d’abcès et minée par la fièvre. Elle ne dormait ni ne mangeait, s’évanouissait continuellement et se croyait perdue. Ses médecins ordinaires ne voyaient goutte à son mal. Elle manda Bourdelot, qui fit preuve de coup d’œil. Il ôta tous les livres, ordonna le repos et la distraction, et dissipa les regrets de sa malade en lui assurant qu’à la cour de France les femmes savantes passaient pour des créatures ridicules.

Christine tâta du traitement et le trouva de son goût. Elle se remettait à vue d’œil, et le remède était agréable. Elle s’amusa un peu, beaucoup, passionnément, envoya promener savans, ministres et sénateurs, jeta ses dictionnaires par-dessus les moulins et entreprit de rattraper le temps perdu. Elle avait vingt-cinq ans ; c’était beaucoup de retard. Elle ne désespéra pas, et eut raison ; peu de femmes se sont autant amusées que la reine Christine. Le palais royal se transforma comme par un coup de baguette. C’était auparavant une Sorbonne : Bourdelot en fit un petit Louvre, du temps où Louis XIV adolescent s’amusait éperdûment avec les nièces de Mazarin. Christine passait les jours en parties de plaisir ! Christine dansait des ballets ! Christine se déguisait ! Christine bernait les savans ! Elle obligeait Bochart à jouer au volant, Naudé à danser les danses antiques sur lesquelles il avait écrit de savans mémoires, Meibom à chanter les airs grecs qu’il avait retrouvés, et elle riait aux éclats de la voix fausse de l’un, des postures grotesques ou de la maladresse de l’autre. Un jour, à Upsal, les professeurs voulurent disputer devant elle, selon l’usage. Christine courut se jeter dans son carrosse et s’enfuit. Voulait-on lui parler d’affaires ? Point ; plus d’affaires. Lui demander audience ? Impossible ; elle avait un pas à répéter. Lui proposait-on de présider le conseil ? Elle se sauvait à la campagne et fermait sa porte aux ministres. Chaque heure voyait croître sa fougue de plaisir, et Bourdelot