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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/710

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comme des tableaux dans leur bordure, et nous donnent cette sensation du définitif et de l’achevé qui est le triomphe de l’art de composer. Je voudrais seulement qu’il usât un peu moins du procédé facile dont l’auteur de Carmen avait abusé avant lui. Cela consiste, on le sait, à introduire le récit principal au moyen d’une aventure de voyage ou de chasse, entre le commencement et la fin desquelles il s’encadre alors Bi naturellement… que l’artifice en saute aux yeux. Mais cette remarque faite, et sans rien ajouter à ce que nous avons déjà dit plus haut de la sobriété, de la précision et de la netteté de l’exécution, cette qualité de la composition n’est pas la moindre dont on doive louer M. de Maupassant, et il n’y en a pas de plus rare depuis que, pour en excuser l’absence, on a inventé de la présenter comme une imitation plus fidèle de la vie, sous prétexte que dans la vie rien ne commence ni ne finit, rien ne s’arrange ni ne s’ordonne, rien ne se compose et rien ne s’encadre.

Enfin, ce qui achève de distinguer M. de Maupassant parmi les jeunes romanciers, et ce qui nous rend encore en lui l’une des qualités que, pour notre part, nous apprécions le plus chez les classiques, c’est le soin avec lequel il n’a toujours mis de lui-même dans son œuvre que ses qualités d’artiste, et non pas sa personne, son caractère et sa vie. On sait la rage qu’ils ont tous aujourd’hui de nous occuper d’eux-mêmes ; quand ce n’est pas de leurs souvenirs de collège, c’est de la manière dont ils ont composé leurs romans ; et ils ont l’air de croire, en vérité, qu’en dehors d’eux, et de leur famille peut-être, ces choses-là intéressent le public. M. de Maupassant ne parle point de lui dans ses livres, ou du moins, s’il y a mis quelque chose de sa vie, il ne nous l’a point dit, et nul n’a le droit de le chercher, et encore moins de le savoir. C’est d’un naturaliste, c’est d’un vrai naturaliste, conséquent avec lui-même et avec sa doctrine, qui sait bien qu’une chose n’est point vraie parce qu’elle s’est passée ; que ce ne sont point des notes ou des documens qui font la fidélité d’une imitation ou le naturel du style ; et qu’au contraire ils réussiraient plutôt à détruire l’illusion. Mais je dis que c’est d’un classique aussi, qui sait bien que, si les œuvres d’art durent et vivent, c’est par elles-mêmes, en dehors et indépendamment des théories d’art dont elles sont l’expression, comme aussi du bruit que l’on fait autour d’elles. Et pourquoi n’ajouterais-je pas que cette attitude ou cette manière d’être est enfin d’un véritable artiste, qui s’en remet uniquement à son œuvre du soin de sa réputation, qui n’essaie pas de gagner à sa personne les sympathies qui ne s’adresseraient point à son genre de talent, et qui se fait un point d’honneur, étant né pour écrire des romans et des nouvelles, quand il les a écrits, de les laisser tout seuls s’avancer dans le monde, sans intrigue ni brigue, et répandre le bruit de son nom ?


F. BRUNETIERE.