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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/632

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tombé dans une rivière torrentueuse, les vagues le roulaient, il s’efforçait de nager vers la rive, mais les vagues furieuses le plongeaient au fond du gouffre, et, chaque fois qu’il reparaissait, s’élevait à la surface des eaux, il voyait la rive plus éloignée. Longtemps les vagues le roulèrent ainsi, et, lorsque la rive fut effacée, il eut le sentiment d’être perdu sans espoir, car le torrent s’était élargi en mer démontée, les vagues étaient immenses et la nuit noire.

Nour-Djane tint ce songe pour un avertissement du ciel, et il résolut d’employer sa vie à bien faire. Il pria les cinq prières régulièrement, prit le bâton de derviche et s’en fut à Khodjend, où il demanda les bons conseils de mollahs fameux, depuis illustres. Chaque année, il va dans cette ville écouter la lecture des livres pieux. Les gens du Pamir, de l’Alaï, du Wakhan, le connaissent, et il leur sert d’intermédiaire lorsqu’ils ont des différends ; il porte d’un aoul à l’autre les propositions ; il prie près des nouveau-nés et sur les morts. On le respecte partout, car il ne songe qu’à faire le bien. Et on l’appelle Nour-Djane divana, le derviche, le fou, tant de bonté ne pouvant être que la marque d’une cervelle détraquée ; d’autres l’appel lent Nour-Djmie kalifa, le kalife ; ceux-là lui donnent un surnom glorieux. Aux yeux du plus grand nombre, c’est un saint, à nos yeux aussi.

Nous ne l’avons jamais pris en flagrant délit de mensonge, toujours il a tenu la parole qu’il avait donnée et, tant qu’il a pu, il a soulagé ses compagnons. C’est un saint.

Lorsque j’arrivai avec lui près de Langar, nous fumes rejoints par des Kirghiz. L’un d’eux lui demanda s’il avait un papier du Dao-Taï pour oser nous montrer la route sans un ordre de Kachgar. Nour-Djane répondit franchement non, et l’autre lui ayant dit qu’il risquait sa tête, il répondit :

— Je ne crains pas les Chinois, je ne crains que de mal faire et Allah !

Le Pir, Rachmed et moi, nous allons reconnaître la route du côté du Kanjout.

S’il nous est impossible de passer, nous laisserons nos bagages à Zarsotte. Nous irons à Langar et nous aviserons à nous procurer vivres et bêtes de somme par tous les moyens possibles. Si une caravane survient, nous lui emprunterons le nécessaire ou nous le lui prendrons, en cas de refus, sauf à indemniser. Si nous trouvons le moyen de passer, nous abandonnons nos bagages à la garde de Dieu, nous allons tous à pied au Kanjout et nous y racolons des porteurs et des coulasses qui viendront quérir à Zarsotte ce que nous y avons laissé. Si les affaires tournent mal, nous n’avons plus besoin de bagages.