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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/631

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bouc est étendu, les cornes en arrière, comme s’il bondissait : c’est le bond de la mort.

Un corbeau s’abat au haut d’une roche et croasse ; il vient déjeuner sans doute. Le soleil lui a cuisiné un manger succulent, et la charogne répand la mauvaise odeur la plus alléchante ; il lui a apprêté également le boire : une petite flaque d’eau large trois fois comme la main, où baigne la jambe d’un cheval, et sur laquelle des mouches d’or voltigent.

Ce tableau est inondé de la lumière du soleil, qui luit pour tous…

Nous allons toujours sur l’ouest, en suivant la vallée obstruée par la neige, et quarante-deux jours après avoir quitté Osch, nous campons à la source de l’Oxus, à 4,200 mètres.

Nous poursuivons notre route en descendant le cours de l’Oxus occidental ; car ce fleuve, en réalité, a deux sources. Arrivés sur le territoire afghan, dans le Wakhan, qui a été annexé récemment, nous faisons une tentative pour passer aux Indes par le Kanjout. Nous avons comme guide le Pir, un homme bien extraordinaire ; il surprend au milieu de ces gredins de Wakhis qui nous abandonnent. Qu’il est laid et quelle bonne figure ! Nous nous rappellerons longtemps sa tête en forme de toupie, large du haut, le front bombé, pommettes saillantes, étroites du bas, avec des joues caves et un petit menton carré, et les minuscules yeux gris qui brillent intelligens dans les orbites profondes, et son nez mince d’oiseau de proie s’abaissant vers la bouche plissée.

Quel marcheur, malgré soixante ans passés ! Quelle légèreté ! Là où nous enfonçons, lui semble glisser sur la neige. Ce n’est pas l’embonpoint qui l’incommode : il pèse à peine 100 livres, quoique d’une bonne taille.

Jamais il n’a demandé un morceau de pain, jamais il n’a réclamé une bonne place près du feu, jamais il n’a proféré une plainte. C’est que Nour-Djane a bien des fautes à expier qu’il a commises dans sa jeunesse.

Il n’a pas toujours été un homme craignant Dieu. On lui attribue toute sorte de crimes, d’innombrables barantas (expéditions de pillage) ; on conte que, lorsqu’il était jeune, nul n’était plus redouté sur le Pamir. Il apparaissait, disparaissait comme par enchantement, aussi insaisissable que lèvent. Ses vengeances étaient terribles et ses menaces jamais vaines ; bref, selon la rumeur, Nour-Djane aurait été le plus grand des criminels jusqu’au jour où il fit une conversion éclatante.

Il y a de cela une vingtaine d’années, il eut un songe : il était