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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/627

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attendre le souper, la bouillie de millet, qu’il adore et qui ne sera prête que très tard ; voilà une demi-heure d’efforts pour arriver à allumer le feu dans un trou taillé à la hache ; car, par l’effet de la gelée, le sol et la viande elle-même sont durs comme le bois.

Nous mangeons à la hâte, et, blottis sous nos peaux de mouton, nous faisant tout petits, nous dormons, grâce à sept heures de marche, malgré les hurlemens de la tempête. De temps à autre, les étouffemens nous éveillent et nous contraignent à nous tenir un instant sur le séant et sur le dos, nous nous y habituons ; au reste, notre état ordinaire est d’avoir la tête lourde. D’un coup d’œil, par la porte de la tente, j’aperçois un tourbillon dans la nuit noire. C’est une confusion, ce sont des scènes de la fin d’un monde, lorsque les forces cosmiques sont déchaînées. Perdu, isolé au milieu de ce désordre grandiose de la nature, l’homme se dit qu’il a de la chance d’être petit, afin de pouvoir facilement se raser, et qu’il est un insecte qui a la vie dure.


III

Le 29 mars, nous campons au bord de la glace du lac Rang-Koul, et nous prenons deux jours de repos. Nous avons le temps d’examiner le paysage.

D’un coup d’œil circulaire, nous constatons que les montagnes forment un « cercle » autour de la steppe où nous sommes, et, comme dit Rachmed : « On a beau regarder, on ne sait pas de quel côté s’en aller. » Au sud-est, en face de notre tente, se dressent des roches dentelées de quartzite, rayées de neige ; vers l’est, des monts blancs, derrière des collines au premier plan ; à l’est, la seule porte par laquelle ou croit pouvoir sortir : un golfe du Rang-Koul à droite duquel, au loin, le Moustagata menace le ciel de sa corne d’albâtre ; mais ce n’est pas une corne aiguë, c’est plutôt un nez, aquilin, aplati au bout, tenant à une arcade sourcilière très accentuée, au-dessous d’un front si fuyant qu’on ne le voit pas. Tel est à peu près le profil de ce colosse du Pamir. Derrière nous, les montagnes dans la brume. A l’ouest, des cônes gigantesques d’aspect, ayant au sommet des nuages flottans comme les banderoles de fumée des volcans. Quand le soleil descend, il colore tout cela, et c’est une nature sauvage qui s’embellit soudain avec une coquetterie qu’on n’attendait pas d’une aussi laide personne. Le paysage est indescriptible, bizarre ; je n’entreprendrai pas de le dépeindre. D’abord je ne suis pas taillé