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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/620

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nous montrent le chemin en traînant la jambe, et nous conduisent à un ravin abrité du vent « pendant la nuit », où un troupeau de moutons et de chèvres est assemblé. Un filet de fumée s’élève d’un feu de crottin. Le sol en est couvert ; les deux Kirgbiz en ont fait des tas dans lesquels ils s’enfoncent pour dormir sur des peaux d’arkars. Cet endroit s’appelle Ourtak.

Le propriétaire du gîte nous étend quelques peaux et nous offre à souper, du mouton bouilli dans de l’eau qui a pris un goût de crottin très prononcé, soit que le vent ait saupoudré d’une poussière de fiente la neige qu’on a fait fondre, soit que la fumée du feu pénètre dans la cafetière ; car c’est dans une cafetière (un koumgane) que ces gens cuisent leur manger. Ils n’ont pas d’autre vaisselle. Ils tirent les morceaux de viande avec leurs doigts, les déchirent à belles dents, et à tour de rôle boivent le bouillon. Il n’est pas salé. Tandis que nous dégustons ce mets délicieux, nous questionnons notre amphitryon, qui a été cerné par les neiges :

— Quand as-tu traversé le Kizil-Art ?

— Il y a plusieurs semaines.

— Crois-tu que nous puissions le franchir ?

— Je ne le pense pas, la neige y est très profonde, des chevaux chargés n’y passeront pas. »

Allons, voilà encore une mauvaise nouvelle. Après neuf heures de marche exténuante, nous méritions mieux. Mais la place est bonne : il y a des moutons, un peu de mauvaise herbe, de quoi alimenter un feu. Nous nous reposerons une journée, on régalera la troupe avec du mouton, et on poursuivra la marche après avoir repris des forces.

Nos bagages ne sont pas arrivés, et pour passer la nuit nous nous arrangeons du mieux que nous pouvons. Le vent souffle avec violence au-dessus de nos têtes ; il hurle de temps à autre, il nous effleure de ses caresses glaciales. Aussi je prends le parti de me réfugier au milieu des moutons et des chèvres. Un bouc, à qui je trouverai demain la mine intelligente, appuie sa tête contre la mienne : je me garde bien de bouger. Une brebis se couche sur mes pieds, une autre lèche la glace collée à mes vêtemens, puis s’étend tout le long de mon corps. Une chaleur délicieuse me pénètre, et je m’endors en faisant de beaux rêves. Ils ne durent pas longtemps ; je suis éveillé par le passage sur mon corps d’une partie du troupeau, qui a été pris d’une de ces paniques propres à cette gent timide. J’essaie en vain de prendre place au milieu d’eux, ils sont en défiance et fuient quand j’approche. Il ne me reste qu’à m’accroupir près d’un feu sans ardeur, qui ne suffit pas à me défendre du froid.