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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/609

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sur le seuil des portes. Nous constations les relations amicales entre les indigènes et leurs maîtres, les uns prenant part aux fêtes de famille des autres, les enfans à casquette jouant avec les enfans coiffés du turban. Nous avons vu partout les effets de la douceur et de la patience des Slaves et jusqu’à leurs défauts d’Occident leur servir comme des qualités en Orient. Nous avons assisté à l’expansion d’un peuple versant sur l’Orient son trop-plein de force, d’un peuple qui s’épand quelquefois lentement, quelquefois déferle avec la brutalité d’un mascaret, mais qui jamais ne recule, mais qui prend racine, car il lient ces terres éloignées pour le prolongement de la Russie.

Et, s’en allant préparer le canal à cette inondation, nous avons vu sur les routes poussiéreuses des soldats vigoureux, sobres, infatigables, disciplinés, marchant d’un pas souple au son d’accordéons et de balalaïkas dont les accords nous semblent autrement belliqueux que ceux de la lyre. Ces soldats, qui paraissent nés pour les guerres d’Asie, reconstituent, d’Occident en Orient, l’empire mogol sur des bases plus solides ; ils font, à l’envers, à peu près les mêmes étapes que ceux qui partirent de Karakoroum, et ils retrouvent les logemens préparés par les fourriers de Djenghis-Khan. Nous ne voyons pas ce qui arrêtera un peuple dont les sources d’énergie et d’action grandissent chaque jour avec le chiffre de sa population, et à mesure qu’il prend confiance dans ses forces et qu’il apprend à s’en servir. Ajoutez qu’il ne les dissémine pas plus qu’un arbre laissant tomber ses fruits et semant ses graines, et qu’il porte toujours plus loin la même frontière, pour ainsi dire, par l’effet de la poussée irrésistible d’une sève intérieure.

Cela inquiète extrêmement ceux que nous avons trouvés de l’autre côté du plus énorme massif de montagnes. Ils n’ont pas la sécurité de ceux qui descendent d’Occident la pente historique menant aux contrées qu’ils gouvernent. Ils n’ont pas la même confiance dans l’avenir, la même insouciance du lendemain.

Les Anglais s’efforcent de reculer l’instant où il leur faudra jouer une partie dont ils paient les enjeux. Nulle faute ne leur est permise, et ceux qui tiennent le gouvernail ont l’oreille tendue, l’œil ouvert, un rien les inquiète. Ils déploient une volonté, une intelligence, une activité admirables. Permettez, lecteur, une comparaison faite sans malveillance ; rappelez-vous ce prestidigitateur chinois qui, à lui seul, faisait tourner vingt assiettes courant de l’une à l’antre, les surveillant toutes et entretenant la rotation par un miracle d’adresse. Ainsi font, dans un dessein utile et largement rémunérateur, les maîtres de la plus riche contrée du globe. Ils ne sont que quelques-uns attelés à une difficile besogne d’exploitation,