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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/601

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tirer un certain parti, quelquefois un parti considérable. Ce droit, c’est la nature qui le lui a dévolu ; mais l’exercice en est précaire, sujet à troubles, comme le serait, pour celui qui a semé, le droit de récolter, si aucune force n’arrêtait les maraudeurs. Était-il nécessaire que la loi proclamât chose vénale une clientèle commerciale pour que pût se produire le droit et même le fait de vendre ces clientèles ? En aucune façon : des milliers de transactions de ce genre se sont exécutées avant que le législateur y ait pensé. Aujourd’hui encore, un mendiant vend ou loue sa place, quand elle est bonne, et qu’il renonce à l’occuper. Aucun tribunal ne lui confère ce pouvoir. Mais le droit du premier occupant est si général, si conforme à la nature humaine, à la nature des choses, à la paix sociale, qu’on en retrouve des applications tout à fait imprévues en l’absence de toute sanction légale.

Croit-on encore que c’est la loi qui a créé les marques de labri-que et le prestige qui s’y attache ? Non ; seulement les fabricans étaient obligés, pour éviter la contrefaçon, de multiplier et de modifier, en s’entendant avec leurs principaux cliens, leurs signes conventionnels. Croit-on aussi que c’est la loi qui a créé le prêt à intérêt, quand les trois quarts des législateurs se sont acharnés à le proscrire ou à le mutiler ? Il a survécu à toutes les proscriptions, parce qu’il est conforme aux nécessités du développement humain. Il en est de même pour tous les droits. Il faut ramener à la modestie cet homme présomptueux et vain que l’on appelle le législateur : il ne crée pas le droit, il en règle l’exercice ; il n’a aucune puissance créatrice ; il ne possède qu’une force régulatrice, qui, malheureusement, dans des mains étourdies, se transforme en un immense pouvoir de perturbation. La foi absolue en la raison raisonnante est l’une des plus funestes superstitions que le XVIIIe siècle nous ait léguées.

Ce même siècle, cependant, avait trouvé la vraie définition de la loi. Elle est admirable, elle incarne toute la sagesse législative, cette magistrale parole : « Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » J’ai été fort étonné qu’un écrivain aussi judicieux et aussi sagace que M. Sorel en ait méconnu, dans son étude sur Montesquieu, toute la profondeur, toute l’exactitude, et j’ajoute toute la netteté. Il trouve que cette formule est « la plus vague et la plus générale de toutes ; » la plus générale, oui, mais non pas la plus vague ; je serais tenté de dire la plus précise. « C’est une formule d’algèbre, dit M. Sorel, elle ne s’adapte qu’à une grande distance et assez indistinctement aux lois politiques et aux lois civiles. » Tout autre est mon avis ; je ne m’occupe ici que des lois civiles, la formule