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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/599

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deux parties distinctes : celle qui entoure le village et qui sert à la culture ; celle qui est plus éloignée, qui reste inculte ou n’est affectée qu’au pacage. La première forme bien une propriété collective, mais divise ; on la répartit par lots tous les ans d’abord, puis à des intervalles de plus en plus éloignés, entre les habitans. Ce qui tend à donner à la possession précaire des lots une durée de plus en plus longue, à espacer par conséquent de plus en plus le partage, c’est la nécessité même d’une culture qui se perfectionne. En un an on ne peut donner à la terre que bien peu de façons ; en deux on fera davantage, puis en trois, puis en quatre. C’est ainsi qu’il arrive que, dans le mir russe, les partages parfois ne se font plus que tous les dix-huit ans. Tous ces lots sont égaux à l’origine et tirés au sort ; mais les moyens d’exploitation des habitans deviennent bientôt inégaux : l’un est acharné au travail, habile, prévoyant, il fait de bonnes récoltes, il se constitue des réserves de blé, de fourrages, il entretient bien ses animaux ; l’autre est indolent et vit au jour le jour ; bientôt il n’a plus même de blé pour la semence, ses animaux dépérissent ou disparaissent, il se trouve sans aucun moyen de culture : à quoi lui servirait son lot, puisqu’il ne pourrait le cultiver ? il se voit obligé d’en céder la jouissance à son voisin et de donner également sa personne à gages. Bientôt la coutume sanctionne tous ces arrangemens et décide que ceux qui n’ont pas de moyens de culture suffisans ne seront pas admis au partage. Ainsi l’inégalité de la richesse mobilière, provenant du travail et de l’épargne, détermine à la longue l’inégalité de la tenure foncière, lise crée graduellement ce que les paysans du mir russe appellent « les familles fortes » et « les familles faibles ; » les premières qui accroissent leurs lots, les secondes qui finissent par s’en trouver privées et ne sont déshéritées que parce qu’elles ont été incapables de faire valoir leur part de l’héritage collectif. Les générations passent sur tous ces faits, les consolidant, les généralisant ; les partages, devenant de moins en moins fréquens, s’opérant entre un nombre de plus en plus restreint de familles, finissent par disparaître complètement, par avoir pour compensation quelque impôt ou quelque redevance. La date de ces transformations reste obscure, précisément parce qu’aucun texte de loi, d’ordinaire, ne les a effectuées. Dans la seconde partie du domaine collectif, celle qui est située loin du village, des faits analogues constituent la propriété privée. Quelques hommes entreprenans prélèvent, sans opposition de personne, car personne n’a d’intérêt sérieux à s’y opposer, quelque parcelle dans ce territoire surabondant ; ils la travaillent, la fécondent, l’enclosent : l’exemple est suivi : tout le monde en profite, même ces familles faibles dont je parlais, qui, n’ayant pas su garder leurs