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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/596

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qui pourraient être graves, qu’il tend à revenir, par certains points, à la barbarie primitive. Que dirait, par exemple, Richelieu, le prescripteur des duels, si, revenant en ce monde, il contemplait son successeur, premier ministre en exercice, el le ministre de la guerre de la veille, en train de se couper la gorge, sous l’œil complaisant du directeur de la sûreté générale faisant le guet pour écarter la police ? Que diraient aussi nos anciens jurisconsultes s’ils assistaient à tous ces extraordinaires acquittemens de gens qui se tuent ou se blessent sous le prétexte que, étant époux ou amans ou rivaux, ou bien encore ayant quelque motif de rancune et de haine, leurs démêlés échappent à la justice des hommes ? Que penseraient-ils de cette théorie, que tout coupable, étant un malade, a droit à de l’intérêt et à des soins, non à un châtiment ? Quelle idée auraient également de nos progrès nos anciens administrateurs s’ils voyaient dans chaque foule et dans chaque bagarre des individus sortir de leur poche un revolver, s’en servir ou en menacer, témoignant ainsi que des classes entières de citoyens sont toujours clandestinement armées, ce qui est peut-être pire que de l’être ouvertement ? Notre civilisation, qui a bien des raisons de s’enorgueillir, en aurait beaucoup aussi d’être modeste : le civilisé, même occidental, laisse, à mainte occasion où il s’oublie, reparaître le barbare.

Si des villes on passait aux campagnes, on verrait aussi s’y épanouir le maraudage impuni, sinon protégé, presque toléré, témoignant, en tout cas, que, au point de vue de la sécurité purement matérielle, on est loin d’approcher de la perfection. A ce point de vue, l’état moderne, engagé dans les liens électoraux, courbé sous le joug électoral perpétuel, ne jouit que d’une médiocre liberté et franchise d’allures. C’est là un mal secondaire et auquel, si agaçant qu’il soit, on peut se résigner, car il n’entame pas profondément le corps social.


V

Les erreurs sur la mission de justice de l’état et l’esprit dans lequel il la doit remplir peuvent avoir infiniment plus de gravité. La justice se rattache à la sécurité, mais elle en est distincte. L’état, avons-nous dit, est par excellence le définisseur des droits et des responsabilités juridiques : c’est la fonction la plus haute, la plus intellectuelle qui lui soit échue. Il importe de bien s’entendre sur le caractère et les limites de cette mission. La plupart des publicistes la conçoivent mal ; la plupart des états l’accomplissent plus mal encore. La question est de savoir ce que fait réellement l’état