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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/589

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c’est certainement plus du dixième de l’ensemble des dépenses, publiques et privées, de tous les citoyens, et ce sont les dépenses les plus ostensibles, celles qui frappent le plus les yeux. Si l’état se met à décider que dans ses ateliers on ne travaillera plus que huit ou neuf heures, s’il impose à ses fournisseurs l’observance de la même durée de la journée ; si, par voie de simples règlemens intérieurs, il lui plaît d’édicter que certaines combinaisons plus ou moins nouvelles et plus ou moins contestées, comme la participation aux bénéfices ou la coopération, devront être pratiquées par toutes les maisons industrielles qui sont en rapport avec lui ; s’il fixe pour les ouvriers qu’il occupe ou pour ceux des ateliers auxquels il fait des commandes un taux de salaires qui diffère de celui qui est en usage ; il est clair que ces exemples de la part d’un consommateur aussi gigantesque ; d’un client aussi prépondérant, auront un poids énorme dans l’ensemble de la nation. Les fantaisies et les caprices de l’état, alors même qu’ils ne revêtent pas la forme d’injonctions générales, de lois, se répercutent ainsi avec une intensité profonde dans tout le corps social. Ces exemples de l’état, donnés avec beaucoup de discrétion et de réflexion, peuvent parfois être utiles ; il y a plus de chance qu’ils soient perturbateurs. L’état, quand il se prend ainsi à fournir des modèles aux particuliers, des types d’organisations qu’il croit progressives, endosse, souvent à la légère, une responsabilité très grave : d’abord il n’agit pas avec des ressources qui lui soient propres, mais avec des ressources dérivées, prélevées sur autrui, de sorte que, même lorsqu’elle est absente en apparence, la contrainte fiscale se trouve toujours au bout de ces expériences ; ensuite, il ne jouit pas d’une liberté complète, d’une absolue indépendance de jugement, parce que le joug électoral et toutes les servitudes mentales qui en découlent pèsent, sans en excepter un instant, sur ceux qui représentent l’état moderne. Enfin, obligé d’agir toujours en grand et avec uniformité, il multiplie les erreurs qui sont si fréquentes dans les essais humains.


III

Une tâche énorme, une tâche même croissante, d’une façon absolue, sinon relative, incombe cependant à l’état. Il n’est pas exact, comme l’a écrit un philosophe, que « l’état doit travailler à se rendre inutile et préparer sa démission. » Il doit seulement éviter de se disperser et de s’éparpiller, ce qui est tout différent ; il doit s’imposer aussi des règles de modestie et de circonspection, comme le font les particuliers sagaces, avec d’autant plus de soin même