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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/572

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traitent du rôle de l’état les passent sous silence. La première, c’est que l’état moderne, sortant, par des délégations à courte échéance, de la masse des citoyens, non-seulement n’est pas en principe plus intelligent qu’eux, surtout que les plus éclairés d’entre eux, mais qu’il est assujetti à tous les préjugés successifs qui dominent le genre humain et qui l’entraînent : il est la proie tour à tour de tous les engouemens. Bien plus, il est à chaque moment particulier en quelque sorte le résumé, l’accentuation, l’intensification du genre spécial d’engouement auquel était enclin le pays lors du plus récent renouvellement des pouvoirs publics, c’est-à-dire lors de la dernière élection des chambres. On n’a pas assez signalé ce caractère de l’état moderne : l’état moderne exprime pour quatre ans ou pour cinq ans la volonté, non pas de l’universalité de la nation, mais de la simple majorité, souvent d’une majorité purement apparente ; bien plus, il exprime cette volonté telle qu’elle s’est manifestée dans une période d’excitation et de Fièvre. Les élections ne sont pas précédées de jeûnes, de prières, de retraites ; elles ne se font pas dans le silence et dans la méditation ; même alors elles seraient défectueuses, parce qu’il est conforme à la nature humaine que les élections soient toujours influencées par l’intrigue et par ce prestige dont jouissent les gens turbulens, les agités, les ambitieux, les politiciens professionnels auprès des âmes timides et molles qui forment, en définitive, la grande masse du corps électoral. Les élections se font dans le bruit, dans le vacarme, dans l’ahurissement. L’électeur moderne ressemble assez au pauvre diable que le sergent racoleur happait autrefois dans un carrefour, qu’il grisait de promesses et de vin, et auquel il faisait signer un engagement pour l’armée. Ce sont les mêmes procédés que l’on emploie. Ainsi l’état moderne représente en général, élevé à sa plus haute puissance, l’engouement momentané de la majorité de la nation.

Or, il n’est aucun temps qui n’ait ses engouemens : l’engouement de la force et de la répression, l’engouement pour la liberté individuelle illimitée ; l’engouement pour les travaux publics ou pour une nature particulière de travaux publics, les chemins de fer, les canaux, les monumens ; l’engouement pour la religion ; l’engouement contre la religion ; l’engouement pour l’instruction publique sous toutes les formes ; l’engouement pour la tutelle et la réglementation ; l’engouement pour la liberté des échanges ; l’engouement pour la restriction des échanges et la protection, etc. Il est mille formes d’engouemens divers auxquels successivement cède une nation. Chacun de ces engouemens, c’est-à-dire chacune de ces conceptions incomplètes ou excessives, offre des périls pour la société, périls de toute nature. L’état devrait prendre à tâche de résister à ces entraînemens,