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Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/571

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encore plus par leur influence : on sait que dans la famille moderne, ce n’est pas en général le père qui dirige l’enfant adulte, mais ce dernier qui dirige le père [1] ; si l’on tient compte, en outre, de ce que, dans tous les pays, les partis politiques en lutte ne sont séparés que par un nombre assez restreint de suffrages, on en peut conclure que la partie la plus jeune et la moins expérimentée de la nation se trouve, chez les peuples modernes, en possession réelle de la conduite des affaires.

Je n’examine pas ici si cet état de choses doit être considéré comme définitif. Il offre quelques avantages et beaucoup d’inconvéniens. Il est difficile de penser que cette organisation sera le régime où l’humanité fera son lit pour ne le plus changer. Outre que les peuples orientaux, dont certains, notamment les Chinois, semblent appelés à faire prochainement leur entrée sur la scène de la politique universelle, obéissent à une conception toute différente de la vie sociale, l’étude de l’histoire ne fuit pas augurer très favorablement de l’organisation que nos pères ou nos grands-pères ont accueillie avec tant d’enthousiasme. Le passé paraît démontrer que les rois ou les aristocraties font les états et que, abandonnés à eux-mêmes, les peuples les défont. Je me garderai bien de faire des prévisions précises sur l’avenir. Mais il ne me semble pas invraisemblable que, après un temps fort long peut-être, des tâtonnemens pénibles et des secousses diverses, les nations aux territoires très peuplés, entourées de voisins dangereux, reviennent aux grandes monarchies administratives, comme celle de l’ancienne France, avec plus de contrôle et de contrepoids, ou plutôt comme la monarchie prussienne actuelle, ou encore comme l’empire romain dans ses beaux jours, qui durèrent bien deux siècles. Mais ce sont là des conjectures : voyons ce que l’état moderne, l’état, plus ou moins électif et à personnel instable, peut et doit faire pour la conservation des sociétés et pour la civilisation. Comparons les vastes ambitions qu’on lui souffle aux moyens dont il dispose et aux résultats qu’il peut atteindre.


I

Des caractères généraux de l’état moderne découlent des conséquences graves. Il est absurde que la plupart des gens qui

  1. Cette tendance n’est pas propre uniquement à la Fronce et aux États-Unis d’Amérique : on la retrouve même en Russie ; on peut s’en convaincre par le roman de Tourguénef, Pères et Enfans ; l’auteur russe va jusqu’à représenter comme des vieillards, en admiration béate devant leurs enfans, des hommes de quarante à quarante-cinq ans appartenant à la classe élevée ou moyenne.